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La journée de Schönaich - 19 avril 1945

Témoignages > Journal de marche de Paul Coustillière
La journée de Schönaich - 19 avril 1945
 
 
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C’est comme cela que l’on avançait alors. Le Régiment en pleine bataille changeait de Grande-Unité (ce n’était pas la première fois), mais cela nous n’en savions rien ? Nous ne savions pas que quittant le Combat-Command qui menaçait Stuttgart du Nord-Ouest, nous allions rejoindre les forces qui l’investissait par le Sud-Est. Ce que nous avons su, seulement dès la marche d’approche, c’est que la partie s’annonçait chaude.
 
« Braquez vos armes vers la droite » et maintenant « vers la gauche », et plus loin « attention aux deux cotés … ». Ce carrefour est bombardé « qu’une seule voiture à la fois s’y engage ».

 
L’escadron avec ses bagages, ses camions, son échelon, ses impedimenta, franchit une troué de quelques centaines de mètres seulement. Dans un secteur où l’infanterie ne pourra suivre que de loin, il ne faut compter que sur soi-même et nettoyer le terrain autant que le reconnaître. Vers la fin de cette période, deux ou trois jours plus tard, le régiment tout entier se verra même un moment cerné. Pour rétablir les communications, d’urgence, l’escadron des chars léger devra charger, faisant dans un bref combat, des centaines de prisonniers. Mais revenons à cette matinée du 19 avril où les spahis du 2ème escadron refont leurs forces dans un bref repos, en vu des fatigues et des dangers de l’après-midi.

 
Aujourd’hui c’est le tour du 3ème peloton d’être en pointe, une forte barricade s’oppose à sa progression. Impatient le capitaine veut se frayer un passage à travers bois. Déjà des arbres sont abattus, mais sur cette piste des véhicules s’embourbent, il faut y renoncer. Heureusement quelques bons compagnons de toutes les heures d’avant-garde, des sapeurs du génie nous rejoignent. Nous leur faisons appel et, vers trois heures de l’après-midi, la grosse barricade saute : la route est libre.
 
Aussitôt le contact est pris avec des éléments légers ennemis, qui au-delà de la barricade détruite, tiennent toujours le bois et quelques ouvrages. Une patrouille à pied est nécessaire pour déloger de leurs trous, le long de la route, les lanceurs de panzerfausts mortels pour nos A.M.. La progression appuyée de tirs au canon de 37 et à la mitrailleuse est rapide et relativement aisée ; à cinq heure la première patrouille blindée pénètre en tiraillant dans les rues de la petite ville de Schönaich, y trouve l’ennemi dispersé et surpris ; elle atteint sans peine un important carrefour de rues, puis la place centrale de l’agglomération.

 
Mais à ce moment l’ennemi, très supérieur en nombre, commence à se rallier. Les quelques véhicules du peloton ont vite l’impression d’être submergés et même coupés les uns des autres. L’A.M. du lieutenant n’évite un char (contre lequel son armement ne lui permet pas de lutter) qu’en s’engageant dans un cul-de-sac où la reçoivent la double déflagration de deux panzerfaust. Les paquetages en partie arrachés prennent feu. Sans perdre leur présence d’esprit les membres de l’équipage entreprennent de l’étendre ; « Pourquoi pas » est sauvée pour l’instant.
 
Il devient de plus en plus évident que la disproportion du nombre est trop grande : une trentaine de spahis contre plus de mille soldats ennemis, dans cette ville hostile. La phase « reconnaissance » est terminée, celle délicate du « décrochage » commence. Elle prend la forme d’un combat de rue, d’angle en angle, de porte en porte, de recoin en recoin : car les hommes ont pour la plupart mis pied à terre. Pour s’éloigner de leurs véhicules les panzerfaust s’exposent eux-mêmes à une grêle de balles.
 
Le premier atteint fut un petit brigadier, jeune engagé algérois dont la candidature à l’Ecole d’Elève Aspirant était déjà posée. Frappé en pleine tête, il s’abat, gémit, râle un instant – Oh si court – puis ses camarades, tous proches, n’entendirent plus rien… Reçois avec les autres qui sont tombés, le salut de ceux qui sont restés. Certes, tout de suite tu as été bien vengé et le cortège d’ennemis morts sous nos coups pourrait suffire à apaiser ton âme ; mais ce que tu attends de nous, ce n’est pas cela. C’est de faire de la France telle que tu aurais voulu contribuer à le faire, si tu avais vécu ; une France saine, grande, unie, ordonnée et non la France de discorde (si l’on ose associer de tels mots) où certains voudraient nous jeter. De ceux-là vers qui ton âme ne trouverait que tristesse, détournes toi et tournes toi vers nous, tes frères d’armes : dans ton sacrifice, nous saurons puiser l’audace des grandes décisions.
   
 
Peu après, le tireur de « Pourquoi pas » tombe aussi à son tour. Par radio le capitaine est tenu au courant de la situation qui devient sérieuse. Impérieux comme à l’ordinaire, payant de sa personne, comme dans tous les cas graves, comme lorsqu’il avait poussé le 1 er peloton sur Gerbamont, et à Sapois comme lorsqu’il avait lancé le 2ème peloton à l’escalade du col du Bonhomme enneigé, opération d’une audace inouïe, comme en maints autres assauts, le capitaine veut se rendre compte par lui-même. Il part seul dans sa jeep. Nul ne devait plus le revoir. En eut-il le pressentiment ? Peu avant appelant l’adjudant d’escadron, il lui avait donné l’ordre de faire arborer sur son A.M. son fanion de commandement ; alors au garde à vous, il l’avait salué longuement.
 
 
Plus tard, dans la rue où, cherchant un chemin vers le 3ème peloton menacé, il avait trouvé une mort glorieuse. On ne retrouva à plusieurs mètres de la jeep atteinte d’un bazooka, que des débris calcinés, sauf une main. Il dut être atteint en plein corps de l’un de ces engins.
 
 
Le 3ème peloton cependant tente de se dégager. L’adjudant-chef du « soutien » donne des ordres brefs : « Polux ira reconnaître ce carrefour ». Il s’agit d’un vétuste scout-car (Ces curieuses caisses de fer roulantes) dont la mitrailleuse est enrayée et qui n’a plus de démarreur. Il n’hésite pourtant pas à s’engager dans ce coupe-gorge, tirant aux armes individuelles pour répondre au feu des fenêtres. Tout à coup devant eux à cent mètres un « Panther » qui braque vers eux la gueule menaçante de son 88. « A gauche tout accélérateur au plancher » hurle le maréchal des logis F…qui va prévenir ses camarades de ce nouveau danger. Au retour il jouera de nouveau à cache-cache avec le mastodonte, avec le même succès.
 
 
Moins heureux, l’adjudant, le sous-officier le plus ancien de l’escadron, dont il est l’une des plus sympathiques figures, vient d’être tué d’une balle partie d’une fenêtre, presque au-dessus de sa tête.
 
 
Il y a aussi, tant au 3ème peloton, qu’aux éléments du P.C. venus le renforcer, plusieurs blessés graves. Un motocycliste est hors de combat, un autre a sa machine criblée de balles sous lui, un moment prisonnier de l’ennemi, parvient à rejoindre. L’ennemi devient de plus en plus mordant. La nuit approche. Ramenant « Pourquoi pas ?» enfin dégagée (mais malheureusement prend feu) les restes du 3ème peloton aident le 2ème venu à la rescousse, à nettoyer systématiquement un quartier limité pour y passer la nuit.
 
Mais à huit heures, l’ordre est donné de se regrouper dans un autre village où on s’installera défensivement pour la nuit, prêt demain, pour de nouvelles missions.
 
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Derrière eux, les spahis ont laissé des flammes gigantesques de quelques véhicules ennemis incendiés sur l’ordre du commandant. Et chacun à ceux qui, à midi encore, occupaient joyeux ces sièges maintenant vides. Depuis le débarquement de Provence, c’est pour la France qu’ils étaient là et peut être semble t’il à leurs camarades, qu’ils sont encore là, dans l’obscurité humant l’air frais de la route, qui fouette leurs visages, car jamais ils ne quitteront l’équipage puisqu’à la France ils ont tout donné.
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