31 08 1926 - rapport opérations 24-30 août
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Rapport d'opérations du 24 au 30 août 1926 - Région de Ouadi Lioua
Après avoir réapprovisionné la colonne et constitué à Chaaba une réserve pour elle et la garnison, le général Andréa entama les opérations contre le secteur de Ouadi Lioua où prédomine l'influence de la famille Halabi.
Tous les renseignements recueillis faisaient prévoir que la tâche serait ingrate en raison de la nature du pays et du caractère des habitants.
Le Ouadi Lioua n'est qu'un lit de torrent pierreux, complètement à sec en été, qui serpente ainsi qu'il convient que fasse tout cours d'eau qui cherche à s'écouler à travers une vallée à faible pente. Tantôt il s'approche du Leja dont les laves dessinent à l'ouest une large tâche sombre, tantôt il se rejette vers la plaine suivant la dureté des terrains où il se fraye un passage.
La vaste plaine qui s'étend vers l'est est pauvre, et toute la contrée sue la misère.
Constitution physique du pays et état social de la population conditionnent la situation politique et militaire.
Soumis à l'influence de plusieurs familles, ils subissent surtout celle de la famille Halabi, renommée parmi les Druzes pour ses attaches avec Damas et sa propension à l'union avec la Syrie.
Parmi les Halabi, le meneur est Mohammed Izeddim Halabi, dont nous avions fait le chef de la faction du Djebel druze. Comme Adil Arslan, Chekib Arslan, Rachid Talih, etc... Mohammed Izeddim Halabi n'a jamais habité le Djebel. Il a, du temps des Turcs, occupé divers situations en Syrie et au Liban. Il appartient à cette catégorie d'intellectuels qui n'apprécient du pouvoir que les profits et ne revendiquent, au nom de la liberté des peuples, que le droit d'exercer eux-mêmes l'autorité de telle manière qu'il leur conviendra.
Par son instruction, ses manières et son vêtement, c'est un Damascain, mais par ses frères et ses parents, il a conservé sur les habitants simples du Ouadi Lioua, une grande autorité.
Le Ouadi Lioua n'est point une vallée encaissée en pays montagneux comme on est souvent porté à le croire. C'est au contraire une vallée très ouverte, une sorte de successions de plateaux étagés que parcourent de molles ondulations généralement orientées est-ouest, et que modèlent des vallées secondaires peu accentuées descendant du Tell Khaldié.
Les habitants de l'Ouadi Lioua sont pauvres, de caractère frustre et ont tiré toujours une bonne part de leurs ressources du brigandage exercé aux dépends des caravanes qui circulaient sur la piste qui unit Damas à la Transjordanie. Le chemin de fer a diminué leurs revenus, mais ils sont restés brigands quand même, le Léja étant là pour leur procurer un asile sûr quand ils étaient poursuivis.
A son appel, la plupart de ceux-ci ont abandonné leurs masures, transporté leurs maigres provisions et leurs hardes avec leurs familles et leurs troupeaux dans le Leja où ils se croient hors de notre atteinte. Pourtant, quelques-uns se disant soumis sont restés dans les villages pour sauver de la destruction annoncée les quelques maisons à peu près dignes de ce nom.
Nous savons donc avant de partir, que nous trouverons le pays en partie évacué et que le Leja, sur notre flanc ouest constituera une menace constante.
Le 24 août, la colonne se met en marche, précédée du 3ème Escadron Druze (lieutenant Boulet), qui, disons-le de suite, donnera toute satisfaction au cours de ces opérations. (pertes : un tué, quatre blessés, trois chevaux tués, quatre chevaux blessés).
Cette fois, elle s'écoule par la partie nord de la ville romaine. Ce quartier est plus ruiné que le quartier sud, le dallage de la rue a disparu. Franchie la porte, la piste est immédiatement assez mauvaise, recouverte de pierres roulantes constituées par des scories volcaniques. A droite et à gauche, le terrain bouleversé est affreux, constitué de laves solidifiées mais aux arêtes tranchantes comme des scies.Déjà, un détachement de cavalerie a escaladé le Tell Chibaune, volcan éteint dont le cratère s'est effondré vers l'ouest pour donner passage à la lave qu'on voit nettement en sortir et s'étaler dans le Léja comme s'il était encore actif.
En s'approchant du Tell, les pierres s'amenuisent petit à petit et la piste devient excellente, constituée de sables volcaniques et de cendres. Elle restera bonne jusqu'à Saouara el Kébir, notre terminus, sauf en quelques passages un peu caillouteux, rapidement déblayés par l'infatigable détachement du Génie qui nous accompagne.
Patrouille du 24 au 30 août
Pour le premier jour, notre cantonnement sera El Mtouné dont les habitants ont écrit, le 23, qu'une bande de rebelles les avaient empêchés de déblayer la piste et avertis que la colonne serait attaquée.
- Le 25 à 5h30, la colonne se met en route vers le nord avec Louara et Sejheia comme objectifs. Kherbet Moussaras, Kherbet Kesseifré ne sont que des ruines comme leurs noms l'indiquent. La marche s'effectue sans incident, la flanc-garde de gauche progresse péniblement dans un Leja beaucoup plus tourmenté encore que celui que nous avons parcouru en allant à Ahiré.
L'avant-garde des gardes-mobiles signale que des groupes armés occupent les crêtes rocheuses à l'ouest de Rdeïmé, mais aucun coup de fusil n'est tiré. La marche continue tranquillement. Au point marqué Hadar sur la carte, il n'y a que des ruines. Rdeïmé n'est occupé que par le quart environ de la population, un détachement y est laissé le temps d'y prendre des sanctions contre les biens des dissidents.
- Le 26 au matin, la colonne marche sur Khalkalé, où campera un détachement et sur Saouara El Kebiré où le gros fera la jonction avec une petite colonne venant de la ferme Ahmed Pacha.
Laissant la route nationale (Trik Es Sultan), elle prend le chemin qui s'en détache un peu avant le caracol ruiné de Saouara El Seghiré et se dirige directement sur Khalkalé, chemin d'ailleurs excellent, délimité, nivelé et débarrassé des pierres pendant le gouvernement du capitaine Corbillet. Les habitants nous signalent également les canaux d'irrigation et d'amener des eaux aux birkets construits sur son ordre. Il suffit de parcourir le Djebel du nord au sud, et d'est en ouest pour reconnaître que cet officier était avant tout un réalisateur, un bâtisseur.
Pittoresque de loin parce qu'il a des allures de vieille forteresse, ce village est très pauvre composé de masures et de taudis.
Khalkalé que nous laissons sur notre gauche a, de loin, un aspect assez séduisant. On y distingue quelques maisons convenables, dont une est même de fort bel aspect. La population s'est portée en nombre au devant du général et après avoir protesté de leurs bons sentiments les notables promettent que le jour même elle s'acquittera de toutes ses obligations envers le gouvernement.
- Le 27 au matin, il nous quitte pour regagner son poste en passant par Boueidan, alors que la colonne prend un jour de repos sur ses emplacements du 26.
- Le 27 au matin, l'escadron Boulé est allé à Oum Hartein percevoir les amendes et prendre des sanctions contre les biens des rebelles, l'après-midi, il fait la même opération sur Hazem, dont la moitié des habitants sont absents.
- Le 28, la colonne principale quitte son bivouac à 5h30 pour revenir à Saouara El Seghiré, mais elle emprunte cette fois la grand'route qui passe plus à l'est que celle suivie la veille. Le détachement de Khalkalé couvrira son flanc droit quand elle arrivera à sa hauteur. La marche s'effectue d'abord sans incident sur ce terrain plat et monotone déjà parcouru et où la seule distraction est la poursuite des innombrables lièvres qui se lèvent sous les multiples pieds de la colonne en marche.
L'installation au bivouac se fait normalement et le détachement Du Cor va s'installer à Rdeïmé. Les partisans avaient eu un tué et perdu six chevaux ; les troupes régulières, trois tués et une vingtaine de blessés.
Des renseignements ultérieurs firent connaître que l'ennemi avait eu quinze tués et un trentaine de blessés (dont Mohammed Izeddinm Halali, blessé à l'épaule par éclat d'obus, à la cuisse par balle).
- Le 29, toute la colonne se porte sur Tell Khaldié. Quelques coups de fusils tirés des environs de Rdeïmé sur les arrières-gardes provoquent une vive réaction de l'artillerie et des armes automatiques. La rupture du combat se fait pourtant sans difficulté et la progression vers Tell Khaldié, sans incident. La route monte, le terrain redevient caillouteux... il fait chaud; on regrette la montagne où la brise souffle, fraîche.
L'aviation a, comme toujours, assuré son service avec dévouement et apporté, le 28, l'appui possible à l'infanterie dans ce Leja où l'on reçoit des balles sans pouvoir apercevoir personne. Aussi, c'est avec émotion qu'on voit tout à coup l'avion de permanence piquer vers le sol et atterrir dans les "parpaings" où il se brise en partie. Grâce au ciel, les camarades sont indemnes. On emporte tout ce qui peut s'emporter, y compris les bombes, et, dans la fumée noire de l'essence, l'avion blessé à mort brûle comme une victime offerte en holocauste au dieu de la guerre.
Plus de vingt de nos plus anciens soldats druzes sont de Hit. Aussi, le général Andréa, dérogeant à ses habitudes, accepta l'invitation de Negib Bey Amer qu'il honora en s'asseyant à sa table et dont il renforça, ainsi, l'influence dans la région.
- Le 29, la colonne rentre à Chaaba, sans incident, par un chemin qui n'a rien de merveilleux, mais est praticable à tous les véhicules hippomobiles et aux autos légères. Elle s'installe à ses emplacements de bivouac habituels, et prend un jour de repos avant de s'échelonner le long de la route de Chaaba à Mejdel, pour couvrir le passage du convoi de ravitaillement qui viendra nous remettre en état de passer à d'autres opérations.
En passant à Soueïmré, nous arrêtons des individus suspects et prenons des sanctions contre les biens des principaux habitants restés avec les bandes. Le village appartient à des Amer, mais ses dix maisons n'abritent que des voleurs de grand chemin et son cheikh, Trad Amer, petit vieillard à la figure chafouine, a été un des principaux agitateurs de la région. Son fils Ali s'est enfui avec son fusil à l'approche de la colonne pour aller retrouver les bandes: le père restera notre otage jusqu'à sa reddition.
Le lieutenant Boulet signale que les rebelles sont concentrés à Semeid, dans le Léja, et que la route devant nous est libre. Il a trouvé le village de Mtouné presque au complet, a reçu les armes et l'amende, et constaté que les habitants ne manquaient pas de bonne volonté (le cheikh et une partie du village sont encore des Amer, disposés à se rapprocher du gouvernement).
Le 3ème Escadron Druze est envoyé en reconnaissance vers Mjeidel et Semeid. Le terrain est abominablement mauvais, les pistes même sont d'un parcours difficile. Il part par Soueïmré à Mjeidel. Dans ses ruines, il ne trouve que trois hommes qui nous ont livré leurs fusils et ont été molestés pour ce fait par les bandits qui sont au nombre de 300 environ, à Semeid avec Rachid Talih. Les gardes mobiles avancent et leur avant-garde pénètre jusqu'au premières maisons du village. Reçus à coups de fusils, ils se replient en combattant jusqu'à Mjeidel, où ils doivent prendre la route d'Oum Zeïtoun, l'ennemi étant allé leur barrer celle de Soueïmeré.
Le soir, des sanctions sont prises à Mtouné contre les biens des bandits absents et la nuit se passe sans incident.
Contrairement aux indications de la carte, la lave arrive à la ligne indiquée par les villages qui sont tous construits en bordure du Leja (comme les villages de l'ouest): c'est la route principale qui de Saouara el Reghidé à Srouara el Kébiré s'éloigne du Léja en laissant les villages dans son ouest.
En passant à Lahété, village rebelle où habitent les frères de Mohammed Izeddim Halabi, nous prenons des sanctions contre les biens des notables dissidents et emmenons des otages.
La colonne arrive à Saouara El Seghiré où elle bivouaque. Le village est loin d'être complet, il manque au moins la moitié des habitants et ceux qui sont présents n'ont avec eux ni bétail, ni provisions. Des sanctions sont prises contre les biens des rebelles et il faut exercer une assez forte pression pour que les armes et les amendes dus par les habitants présents soient versées. L'eau est abondante et le birket d'un abord facile. Mais les maisons, à part une ou deux, sont misérables. Seule celle du cheikh Sélim Bey Halabi est à peu près convenable.
Les Gardes Mobiles signalent que le village de Dakir est vide. Trois habitants seulement y sont rencontrés, les autres ont gagné le Leja avec leurs familles, leurs biens, et leurs troupeaux.
Un peu plus loin Demilé n'est qu'un amas de ruines dans lequel pourtant a été installé un moulin à moteur thermique.
Les habitants sont tous présents , aucune sanction n'est envisagée contre ce village qui appartient au Mghaouech. Le détachement du chef d'escadron Du Cor de Daurimont y est bien reçu et s'y installe. Vers midi quelques coups de feu sont tirés sur le camp, des crêtes situées au sud de Khalkalé, et de la direction du moulin de Demilé.
Le lieutenant Boulé et l'escadron druze s'y portent immédiatement, laissant les chevaux à Demilé et combattent la bande qui par le Leja, se retire vers Dakir, d'où elle est bientôt délogée.
A 15h00 les gardes mobiles rentrent s'étant fort bien conduits, leurs pertes étaient de un tué et trois blessés. D'après les renseignements recueillis ultérieurement, l'ennemi aurait eu trois tués dont le chef de bande Jaber Chalghine, et dix blessés. Laissant le détachement Du Cor à Khalkalé, le gros de la colonne, après avoir rejoint la grand route, à quelques kilomètres au nord du village, était arrivé sans incident à Saouara El Kebiré, village très misérable où seule la maison du neveu du cheikh peut être appelé ainsi. Saouara a sans doute eu une ère de prospérité qui lui a valu son nom de "grande", mais ce n'est plus aujourd'hui qu'un amas de ruines. Une partie de la population seulement était présente, l'autre en fuite dans le Leja. Le détachement du lieutenant-colonel Caucaunas, venu de la ferme Ahmed Pacha, nous avais devancés devant Saouara El Kebiré, avec nous, il s'installe au bivouac.
Mais, la colonne légère de Khalkalé s'est à peine mise en marche qu'elle est prise à partie par une bande composée des bandits de tout le Leja, embusquée dans les rochers et les laves. Les gardes-mobiles reçoivent les premiers coups de feu au sud-ouest de Dakir. Le combat dure jusqu'à l'arrivée à Rdeïmé entre les rebelles, les gardes-mobiles et les troupes régulières. Le bataillon sénégalais du capitaine Lelong poursuit avec ardeur les bandits dans le Leja et subit quelques pertes. Le capitaine Lelong est blessé au bras, le lieutenant Weisbecker est également légèrement blessé; tous deux conservent leur commandement. Le bataillon Magrin Verneret du 21ème tirailleurs prend part à l'affaire avec son entrain habituel.
Le village de Tell Khaldié est évacué par les trois-quart de sa population. Des sanctions sont prises contre les biens des notables absents. Nous y apprenons qu' Adil Arslan, Chekib Ouhab, Assad Kerig et une bande de deux cents cavaliers environ ont quitté l' Herman et sont venus dans le Leja se joindre aux rebelles qui y sont réfugiés.
Un détachement, composé de gardes-mobiles et de deux escadrons de Spahis, aux ordres du chef d'escadrons Du Cor va couvrir le flanc gauche de la colonne en passant par Takla et Bteiné pour aller bivouaquer à Chekka, alors que celle-ci ira à Hit par El-Hayat.
A 7h50, en effet, le lieutenant Boulé a aperçu de nombreux cavaliers et piétons (une centaine) qui, venant du nord-est, se dirigeaient vers Hokof et Medba ed Druze avec des éclaireurs en direction de Tell Khaldié. Mais un peu plus tard, apercevant la colonne, ces gens refluent sur Hokof. Nous apprendrons le soir que ce sont les bandes d' Adil Arslan qui étaient allées chercher refuge à El Huberiyé et qui revenaient au Leja.
Le détachement léger remplit sa mission sans incident, recueillant des amendes et arrêtant des otages. A Bteïné, il détruit la maison de Zeïd Amer, chef de bande encore dissident. A Chekka, il est reçu cordialement par la population présente. Pendant ce temps, la colonne principale s'est portée sur El-Hayat. Le chemin près de Tell Khaldié n'existe plus et est redevenu un sentier caillouteux, sur le territoire de El-Hayat, il redevient convenable. Néanmoins, l'artillerie de 75 et les voitures sont passées partout sans difficulté.
El-Hayat paraît très pauvre et n'être qu'un amas de ruines. Un petit temple antique y est assez bien conservé. De El-Hayat à Hit, le chemin est franchement mauvais. Negib Bey Amer est venu au devant du général.
Le village a bonne mine et la population a revêtu ses habits de fête en notre honneur. C'est le pays des Amer fidèles, de Turki Bey qui ne nous a jamais quittés et a formé dès décembre 1925, le 1er peloton de partisans druzes qui fut la cellule d'où sont issus les quatre escadrons de gardes-mobiles druzes, d' Obdi Bey Amer tué dans nos rangs devant Soueïda, etc...
Celles qui viennent de se dérouler dans le Ouadi Lioua ont permis de constater que la région était somme toute facile, assez riche en eau, même à la fin d'août, pour que de grosses colonnes puissent s'y risquer. Au pont de vue politique, les résultats ne seront tangibles que dans quelques semaines. Nous avons montré, encore une fois, que le Leja n'était pas, pour nous, inviolable, et les populations qui, trompées par les chefs rebelles s'y sont réfugiées, savent que nous reviendrons quand il nous plaira, visiter leurs villages où il leur faudra bien rentrer à l'époque des labours. Ce n'est point la présence des bandes qui ont fui l'Herman à l'approche des colonnes françaises et qui errent actuellement du désert situé au nord-est du Djebel, au Leja qui peut remonter leur moral.
Signé : le chef du S.R. colonne – E. Coustillière

Pour suivre l'avancée de la colonne : voir le rapport suivant - du 5 au 18 septembre 1926