19 09 1926 - rapport opérations 5-18 septembre
Témoignages > Carrière militaire- E. Coustillière-1900-1937
Rapport d'opérations du 5 au 18 septembre 1926
- Du 1er au 3 septembre, le ravitaillement de la colonne à Chaaba s'est effectué facilement et sans incident. En plus de nos convois muletiers et chameliers, nous gardons avec nous, cette fois, trente-cinq gros camions automobiles qui, en lui permettant d'emporter douze jours de vivres donneront à la colonne une liberté à peu près complète.
Mais le problème qui va se poser n'est pas exempt d'inconnus.
En ce moment, Sultan et les principaux membres de sa famille, tous les chefs de bandes, tous ceux qui, condamnés par avance à l'exil, ont perdu la partie, font encore un effort pour bluffer l'opinion locale, française et mondiale.
Peut-être chassés d' El-Azrak par la mise en demeure de s'y tenir tranquilles ou de regagner leur pays, ils ont recruté tous les coupeurs de routes, les bandits de grand'chemin du Djebel, leur ont adjoint quelques bédouins de Transjordanie, voleurs de moutons, et constitué ainsi une bande de deux à trois cents malfaiteurs, dénués de tous scrupules avec lesquels ils vont terroriser et tyranniser le pays soumis. Voilà leur armée nationale.
Pendant qu'ils parcourent le Sud, en prélevant des amendes des familles de nos Gardes-Mobiles, et en se faisant suivre de force par le quart de la population masculine (non armée) de chaque village, l'autre échelon des rebelles réfugiés dans le Leja, inquiète les populations du nord-est.
Ici, l'émir Adil Arslan, originaire du Chouf, voisine sans vergogne avec Chakib Ouahali, bandit de grand'chemin, assassin de Fouad Djoumblad, bey de Mouchtara, de même que Mahmoud Izeddim Halabi, ancien chef de la faction du Djebel druze, et doit frayer avec ce compagnon d'armes qu'il avait été chargé de poursuivre pour le faire pendre.
Groupe nord et groupe sud ne sont plus qu'un ramassis de bandits au service des féodaux qui ne peuvent supporter l'idée de paraître vaincus aux yeux des populations dont ils ont causé bien des malheurs et la ruine et qui ne souhaitent que d'être débarrassés d'eux à tout jamais.
Ce qui se passe aujourd'hui, ce n'est plus la continuation de la lutte pour la cause de l'unité syrienne (??), mais tout simplement l'acte final de la révolte pour le maintien de l'hégémonie des Atrach : sous le prétexte de l'indépendance arabe, menés par des chefs surabondamment dotés d'or étranger, trompés par les déclarations grandiloquentes des Chahbandar, des Adil Arslan, des Rachid Talih, étrangers à leur pays, payés pour des propagandes étrangères, plus de deux mille braves guerriers druzes sont morts pour une cause dont le succès aurait été la destruction de leur personnalité en temps que groupement ethnique et religieux. Aveuglés, ils suivaient les Atrach qui depuis de longues années n'ont vécu que des exactions commises à l'égard de leurs compatriotes.
Il faut disperser le groupement rebelle du Sud et rassurer des populations dont le désir de paix est manifeste puisque, malgré la présence de Sultan et la pression dont elles sont l'objet, elles n'ont pas interrompu leurs relations avec nous, ni cessé de verser les fusils et les amendes.
Sultan se tient dans la région El Arrisé, El Houaïa, prêt à remonter dans le nord où il ferait facilement sa liaison avec le groupement de Léja. Le général Andréa décide de marcher sur lui, du nord au sud, par le Makran-est.
Ce pays a été peu parcouru jusqu'à aujourd'hui, mais d'autre part, il est resté assez étranger aux événements qui ont bouleversé le Djebel Druze. Au particularisme du montagnard, il joint l'esprit de soumission au gouvernement, dont il attend la protection contre les pillards de Safa.
Le chemin qui de Chahba prolonge la route du Ouadi Lioua jusqu'à El Houaïa est peu connu.
On sait qu'il a été aménagé du temps du capitaine Carbillet et que les autos légères y passaient sans difficulté. Les renseignements soigneusement recueillis le disent praticables aux poids-lourds, mais un indigène est-il susceptible de porter un jugement sur ce point ?
Nous avons suivi cette route de El Houaïa à El Aouat, elle est très bonne dans cette partie de son parcours. On peut donc être optimiste et tenter l'aventure.
Patrouille du 5 au 18 septembre
- Le 5 septembre à 5h30, la colonne se met en route sur Nemré, quittant Chaaba par la partie Est.
Comme toujours, le débouché du village est un peu difficile ; la pente devant la porte est trop rapide, il faut emprunter une piste détournée enserrée entre des murettes. Mais aucune difficulté sérieuse ne retarde la formation du convoi. La route suit le fond de la vallée qui monte ver Nemré. Les flancs-gardes occupent à droite et à gauche les bords du ravin et, en cas d'attaque, sont à même de se prêter un mutuel appui alors que le convoi serait entièrement défilé au vue et aux coups de l'ennemi.
La piste n'est pas excellente et devient mauvaise en approchant de Nemré, bâtie à l'extrémité d'une sorte de promontoire.
Les partisans (deux pelotons du 3ème escadron et trois du 1er) ont quitté Chaaba à 5h00, afin de couvrir la colonne vers l'avant.
De Nemré à Sanaa
Le peloton de pointe fouille successivement la crête et les Tell à proximité de la piste. On arrive ainsi jusqu'au moulin de Nemré où la piste se partage en deux.
A ce moment, les cavaliers de pointe reçoivent des coups de feu des crêtes nord-est de Nemré. Un peloton, sous le commandement de Turki Bey est immédiatement envoyé pour occuper ces crêtes et l'avance continue. Avant d'arriver au pied du Tell de Nemré, encore des coups de feu. Mais cette fois, ils viennent d'une direction plus Est.
Un deuxième peloton est envoyé pour prolonger, sur sa droite, le peloton de Turki Bey. Tout prêt de Nemré, encore quelques coups de feu. Le sergent Olivès, qui commandait le peloton de tête est blessé légèrement d'une balle, à la jambe.
Le peloton est envoyé sur le grand piton qui se trouve à l'est et un autre va occuper les hauteurs sud-est. Partout l'ennemi abandonne ses positions et, au bout d'un moment, on n'entend plus un coup de fusil.
Toute la population est présente au village de Nemré, sauf cinq hommes, dont le chef du village, Soliman Kalaoui. D'après un agent de renseignement, la bande qui était devant nous était faite d'une cinquantaine d'hommes, commandée par Jadallah Salam et Mahmoud Abou Yahia.
Le village est d'un accès difficile, pente rapide, tournants brusques, pierres roulantes donnent de l'ouvrage au détachement du génie. Tous les équipages automobiles atteignent Nemré sans incident, et le convoi auto paraît devoir leur succéder sans encombre.
Pourtant, à un tournant étroit, il faut faire sauter le coin d'une maison et le passage étant à peine assuré qu'un camion s'enfonçait dans une voûte. Pays paradoxal où les chemins serpentent sur les toits des maisons.
Tous ces villages sont extrêmement anciens, bâtis sur l'emplacement d'antiques stations romaines qui elles-mêmes succédaient sans doute à d'autres plus anciennes encore. Plusieurs étages de caves, de souterrains, de chambres se superposent et sont ainsi révélés par des incidents fortuits.
Déjà à Chaaba, il avait fallu laisser les camions dans le bas de la ville dont le sol s'effondrait sous leur poids.
Ici, l'accident arrivé au camion permet de reconnaître que la rue principale passait sur une écurie, des magasins à paille, une large canalisation devenue inutile. Les travaux entrepris mirent à jour une petite chambre de l'époque romaine de construction extrêmement soignée.
Pour qui regarde vers le Nord le site est superbe: les ruines d'un édifice romain et d'une tour; au sud, dans le thalweg un petit cratère. A l'ouest, on voit les ruines de El-Rejaa. A l'extrémité de la vallée vers le nord-ouest, Chaban adossé à ses volcans.
- Le 5, au soir, Iskandar Kalaoui, de Chekka vient faire sa soumission.
Mais les démarches entreprises par Hamzé Bey Dervich, qui nous accompagne, n'ont pas décidé Soliman Kalaoui, Cheikh de Nemré, à venir se rendre. Des sanctions devaient être prises contre ses biens, mais les travaux importants, nécessités par la réfection de la route n'ont pas permis de le faire.
Toute la soirée, de nombreuses équipes de soldats et d'habitants ont travaillé à la réparation de la route, et l'obscurité vint avant que le travail ne soit terminé.
Dans la nuit, les rebelles tirent de loin sur le camp et y blessent trois soldats.
- Le 6, à 7h00 du matin, les réparations de la route ayant été continuées dès la petite aube, la colonne peut quitter Nemré, où elle avait été, il faut le dire, très bien reçue.
Une reconnaissance de gardes-mobiles, commandés par le lieutenant Zerkan est envoyée à Teïma, dont le chef, Mohammed Charaf, avait écrit pour protester de ses bonnes intentions. Les habitants se sont portés au devant du détachement qu'ils reçoivent de façon parfaite, mais Mohammed Charaf, pris de peur, s'était retiré dans la direction de Bareik. Le village verse le complément de ses amendes.
Le détachement pousse sur Douma, où il est également très bien reçu, et qui s'acquitte de la presque totalité de ce qu'il doit. On voit, de Douma, les terrasses de Erajé, couvertes de drapeaux blancs.
Le lieutenant Zerkan rejoint la colonne à Tarba, d'où il repart avec les mêmes pelotons à Kseïb et Oum Rouack, où il est reçu de façon parfaite.
Partant de Nemré, la colonne laissant à sa gauche Oum Debeb sur son piton, atteint, sans encombre, la ligne de faîte et passe sur le versant est du Djebel Druze. Au nord-est, on voit les derniers Tell volcaniques et au pied de la montagne, s'étend à perte de vue, un océan de lave. C'est le Safa, comparable au Leja, mais beaucoup plus grand et, dit-on, beaucoup plus sauvage et difficilement accessible encore. Là, habitent les bédouins Ehiat, supérieurs en bravoure aux Druzes eux-mêmes et toujours insoumis.
Dans le nord-est, on aperçoit dans le Safa des montagnes assez élevées mais à l'est, il apparaît, la hauteur d'où nous le contemplons y aidant, comme absolument plat, d'une teinte bleu ardoise, sur lui flottent des vapeurs légères, la ressemblance avec une mer calme est saisissante, et cette impression va subsister demain et les jours suivants.Les tâches jaunâtres qui rappellent celles qu'occasionnent les hauts-fonds près des côtes, les reflets qui changent suivant la position du soleil, ne font qu'ajouter encore à l'illusion.
La colonne gagne Tarba sans autre incident que quelques coups de fusils tirés sur les partisans par des ennemis qui occupent des crêtes éloignées. Le village est complètement évacué par la population qui sait qu'elle n'a pas de pardon à attendre du meurtre des deux aviateurs assassinés à la fin de mai, alors que la tempête les avait égarés et forcés à atterrir dans ce coin du Djebel.
Hamzé Bey Dervich, parti aux nouvelles à Oum Rouack et Kseïb, revient rapidement et indique l'emplacement où ont été inhumés les cadavres. Dans un tas de pierres volcaniques, non loin d'un arbre isolé, un tombeau a été aménagé, garni de dalles plates, et c'est là que nous retrouvons les corps encore identifiables des deux sous-officiers.
Le général Andréa, des officiers de son état-major, des députations des troupes assistent à l'exhumation et accompagnent en cortège, jusqu'à l'infirmerie, les glorieux restes qui seront rapportés à Bosra.
Des mesures sévères sont prises contre le village coupable. Le général eut désiré y faire séjour pour parfaire la répression, mais l'eau rare et difficile à puiser ne le permit pas.
- Le 7 au matin, la colonne se remet en marche pour aller, en principe, à Ichbiké. A l'aube, le lever du soleil sur le Safa est splendide, l'illusion du voisinage de l'océan est parfaite. Le chemin, qui ne passe point par Kseïb et Oum Rouack, mais à proximité de ces villages, est bon sur le plateau mais devient difficile à chaque traversée de vallée. Le village de El Ajeïlat est à l'Est de la route sur le flanc sud d'un Tell. Avant d'y arriver, la piste s'engage dans un défilé qui devient bientôt un cirque, le terrain serait tout à fait classique pour un désastre colonial. Au fond, au pied du Tell qui porte El Ajeilat, un puits assez abondant, auprès duquel une immense bassine est installée à demeure dans un foyer de maçonnerie, constitue un atelier permanent de confection du "boulghour".
La montée n'est pas trop dure, mais nous savons qu'à El Manchaunaf nous rencontrerons des difficultés sérieuses.La population attend le général à l'entrée du village. Elle présente du pain, du fromage, du raisin, du café en signe d'amitié et témoigne sa joie de nous voir dans la région. Le général se rend dans la médafé du Cheick où il fait aux notables le discours politique habituel ; puis nous jetons un rapide coup d'oeil aux ruines du temple romain qui s'élève à l'angle nord-ouest du village, au-dessus de la birket très profonde.
Le village n'est lui-même qu'un amas de ruines, mais on comprend que les Romains y aient tenu garnison quand on voit combien sa position était forte pour l'époque. Le Génie a du travail pour plusieurs heures, à faire sauter des quartiers de rocs, à niveler, à élargir la piste pour donner passage à nos camions qui déjà arrivent.
Nous traversons la vallée et remontons de l'autre côté d'où l'on aperçoit El Manchaunaf comme une puissante forteresse barrant la route. Tous les convois muletiers et chameliers, devenus pourtant si adroit à circuler dans les terrains difficiles, refluent vers l'ouest et ne peuvent passer le ravin que dans les environs immédiats du village. La coulée qui va aller finir vers le Safa, comme l'embouchure d'un fleuve sous la mer, a des bords trop abrupts et est infranchissable. Pendant que s'écoule le fleuve des mulets et des chameaux, les arabas peinent à gravir la rude pente qui va du fond du ravin à sa rive sud. Des compagnies entières poussent aux roues et sans incident, voici l'artillerie et le convoi hippomobile sortis d'embarras. C'est au tour de nos camions. Un par un, ils gravirent la côte sans encombre, jusqu'à un certain tournant où la manoeuvre est difficile et délicate. Mais, grâce au zèle de tous les gradés et au sang-froid des conducteurs, chacun se tire heureusement du pas dangerux.
Seulement, le temps passe et Ichbiké est encore loin... Le général décide de bivouaquer à Rhami où, vers 16h00, tout le monde est au repos .Pendant que la colonne couvrait le passage des convois, le 29ème escadron de Gardes-Mobiles, commandé par le lieutenant Zerkan, avait parcouru toute la région Chreïki, Ichbiké, Saoua, Boussan. Partout il avait été bien accueilli, sauf à Saoua où la réception avait été un peu froide. C'est que Sultan El Atrach, Faouz El Halabi et leurs bandes y auraient passé la nuit précédente. De Saoua, l'officier commandant la reconnaissance avait encore eu le temps d'apercevoir un groupe d'une vingtaine de rebelles se retirant sur Roucheïdé.
Après une nuit calme, la colonne quitte, le 8 au matin, Rahmi pour se rendre à Ichbiké. La route ne présente aucune difficulté particulière. Quelques coups de feu sont tirés de crêtes lointaines sur l'arrière-garde.A Tell Chreïhi, les notables invitent le général à pénétrer dans la médafé de l'un d'eux pour y prendre une tasse de thé. Le général accepte, et la réception ne manque pas de cordialité, mais une ombre de gêne semble pourtant flotter au moment où nous reprenons notre route.
La colonne s'écoule, quand l'arrière-garde est à une assez grande distance du village, elle reçoit par derrière des coups de fusils. L'artillerie, en quelques salves, dispersent les agresseurs qu'on voit s'enfuir derrière le Tell de Chreïki.
Nous saurons, le soir, que ce sont les bandes d'Adil Arslan et de Rachid Talih qui nous suivent depuis Nemré pour apporter leur concours à celles de Sultan. A elles se sont joints les fanatiques des villages de la région.
De Roucheidé à Salkhad
Ichbiké où la colonne s'installe, est un village pauvre, bâti sur le flanc d'un ravin. L'eau y est encore assez abondante, mais ce qui fit la vogue de ce village pendant tout le temps de la révolte, c'est sa construction particulière : c'est un village de troglodytes. Le mouvement de terrain sur lequel il est bâti est percé d'un nombre considérable de grottes qui fournissaient un abri sûr aux personnes et même aux animaux en cas de bombardements par avions. C'est pourquoi Abdulgaffar el Atrach en particulier s'y était réfugié avec sa famille.
Dans la nuit, des coups de feu sont tirés sur le camp par quelques ennemis qui sont remontés du Safa sur les crêtes à l'Est du village.
- Le 9 au matin, la fusillade reprend, mais l'artillerie placée en surveillance dès le lever du jour tient les agresseurs à distance et les disperse facilement.
On ne sent d'ailleurs chez l'ennemi aucune volonté d'attaquer, il n'a plus de mordant et se contente de tirer à grande distance dans l'espoir de nous causer quelques pertes.
Le 9, la colonne prend à Ichbiké un repos bien gagné. Dans la journée des habitants de Salé viennent se présenter au général, déclarant se désolidariser de la famille Nasser, et être prêts à payer la part d'amende leur incombant, soit la moitié de celle infligée au village. Leur offre est acceptée, et nous les reverrons à El Harissé.
- Le 10, le bivouac est levé à l'aube, et les précautions les plus minutieuses prises pour que l'arrière-garde puisse se décrocher facilement. Echelons de feu d'artillerie et de mitrailleuses se succèdent au fur et à mesure que la colonne progresse. Les flancs-gardes se relient solidement à l'arrière-garde qu'elles se préparent à aider elles-aussi.
L'ennemi attaque en effet dès le départ, mais mollement et de loin. Le bataillon 1/21 du commandant Mareau fait son mouvement comme sur le terrain d'exercice et tout le monde arrive sur le plateau sans accident.
A gauche, le 2/21 bataillon Magrin Verneret a un terrain très difficile à parcourir, et des ennemis sortis du Safa le tracassent lui causant quelques pertes.
La progression, néanmoins, se fait très normalement. La colonne arrive vers Saana, village bâti à la tête d'un ravin difficile à franchir, le Génie a aménagé de son mieux la piste rocheuse. Les convois passent, somme toute, assez facilement, quelques balles perdues y blessent des hommes et des animaux.
La marche n'est pas rapide en raison de la difficulté du terrain et de la nécessité de progresser par bonds pour tenir tête à l'ennemi qui nous suit.
L'aviation le bombarde et le mitraille mais voici qu'un avion s'entoure brusquement de vapeur et atterrit en hâte, son radiateur percé par une balle laissant échapper l'eau ne lui permet plus de continuer. L'équipage est indemne, l'avion irréparable est, suivant la règle, incendié.
Après avoir traversé un plateau dénudé, la piste arrive au ravin de Roucheïdé, aux bords escarpés et difficiles à franchir. Le détachement du Génie s'est multiplié, si la pente est raide, du moins les tournants sont dégagés; au pic, à la mine, la largeur des passages étroits a été rendue convenable au passage des camions.
L'artillerie de 75 passe et prend position sur la rive sud, tout le dispositif stoppe sur place.
Mais comme la piste, une fois le ravin franchi, tourne brusquement vers l'Est, un trou se produit entre l'avant-garde et la flanc-garde de droite, alors que des groupes ennemis sont signalés vers Boussan.
La cavalerie disponible, un escadron du 21ème RSM, sous les ordres du chef d'escadrons Du Cor de Daurimont reçoit l'ordre de gagner les crêtes qui peuvent devenir dangereuses; malgré le très mauvais terrain, le mouvement s'exécute vite et ... en arrivant aux crêtes, les spahis voient à quelques centaines de mètres, un parti de Druzes qui se hâtaient, eux aussi, vers le sommet où nos cavaliers les ont très opportunément devancés. L'ennemi est repoussé, et le calme revient assez rapidement sur ce point.
Le passage du convoi est lent. La pente est très dure, les attelages sont fatigués, mais peu à peu, et sans accidents, tout sort du ravin. Les camions, à leur tour, le franchissent, sinon sans difficultés, du moins sans accidents et la marche est reprise, tandis que les arrières-gardes bataillent toujours avec un ennemi qui ne se décourage pas malgré que l'artillerie lui inflige des pertes visibles.
La route, au moment où elle atteint le village, dont les maisons sont couvertes de drapeaux blancs, et dont la population est sur les terrasses, tourne brusquement vers le sud, vers Chaaf dont le piton est visible depuis longtemps, elle en atteint le pied sans présenter de difficultés de parcours.
Les flancs-gardes et l'arrière-garde traverse le ravin sous la protection des feux de l'artillerie et les derniers agresseurs s'arrêtent avant d'arriver au village qui semble brusquement devenu désert, les habitants ayant disparu sous le vent de nos obus qui passaient au-dessus de lui pour atteindre la rive nord du ravin.
Enfin, la fusillade cesse, et nous abordons le Tell de Chaaf par l'est, le chemin est bon, mais la pente très escarpée; les attelages sont presqu'à bout de souffle, mais tout se passe bien quoique lentement.
Après une heure d'attente, voitures et autos sont au sud de Chaaf, nous savons que désormais nous ne trouverons plus de passages difficiles. La marche reprise, nous traversons El Harissé où nous ne pouvons nous arrêter car l'eau y manque. Nous continuons sur Abiké, point d'eau important situé à quatre kilomètres environ, au sud-ouest du village. Au centre d'une cuvette, sur le pourtour de laquelle sont bâtis les villages d' Abou Zreïk, El Harissé, El Houaïa, Kaïssama, Behem, Thiline, se dresse une sorte de monticule sur lequel se reconnaissent les substructions d'un ancien Castrum romain. Tout autour, nombre de sources abondantes, ou plutôt de puits dont l'eau affleure le sol, permettant d'abreuver un nombre considérable d'hommes et d'animaux. Ces puits ou, comme on dit dans le pays, "ces sources qui ne coulent pas", se rencontrent encore en grand nombre dans la vallée qui descend en pente très douce vers Kaïssama et Melah.
C'est cette cuvette de Abiké, avec son eau abondante, qui a provoqué l'établissement des hommes dans les stations auxquelles ont succédés les villages actuels dont les habitants viennent, à la fin de l'été, s'approvisionner aux sources intarissables. En tenant cette eau à la fin de l'été, on tient en mains la vie de toute une population et c'est pourquoi on y retrouve les ruines d'un établissement militaire ancien. On ne saurait trouver meilleur site pour se reposer, permettre aux hommes de prendre les soins de propreté qu'ils doivent le plus souvent négliger, aux animaux de boire à leur soif.
Le général décide de s'arrêter un jour qui, pour nous, sera consacré au travail politique. Un avion sanitaire qui venait enlever les derniers blessés atterrit malheureusement, se met en pylône et subit des avaries qui le rendent inutilisable et doit être détruit. Un terrain est rapidement préparé et, dès le 10 au soir, les avions atterrissaient pour emporter les blessés les plus grièvement atteints.
- La nuit du 10 au 11 est calme. Dès l'aube, le lieutenant Zerkan et ses cavaliers druzes sont partis en reconnaissance sur Abou Zreïk, Behem, Kaïssama, El Houaïa, qu'ils trouvent occupés par leurs habitants et où ils sont bien accueillis. Les gens de Thiliné et Tell el Loz viennent à Abou Zreïk, se présenter à l'officier, verser des armes et de l'or et protester de leurs bons sentiments à l'égard du gouvernement.
Tous les renseignements recueillis au cours de cette tournée confirment que l'ennemi a perdu au moins douze tués parmi lesquels un musulman de Homs et quatre druzes du Chouf, ce qui est bien une preuve que les bandes comprennent un grand nombre de gens étrangers au Djebel Druze.
Le général et une nombreuse suite d'officiers vont à EL Harissé, rendre visite à Hamzé Bey Dervich, chez qui ils déjeunent. Depuis notre départ de Nemré, ce chef druze déploie une grande activité en faveur du rétablissement de l'ordre, il convenait de lui donner cette preuve d'estime qui doit augmenter son autorité dans la région.
- Dans la nuit du 11 au 12, quelques coups de feu tirés sur le camp par des rôdeurs ennemis, déclenchent une violente riposte, au bout de quelques minutes, tout rentre dans le calme
- Le 12, au lever du jour, la colonne se met en route. Au moment du départ de Abiké, un détachement léger couvre notre droite, passant par Kaïssama, et nous rejoint à l'étape de Mélah, où nous avons déjà bivouaqué deux fois. L'eau y est encore assez abondante.
- Le 13, départ pour Orman, encore riche en eau alors que Salkhad devient pauvre. Seuls le général et quelques officiers de son état-major se rendent à Salkhad où Hamzé Dervich prend les fonctions de caïnskam p. i. du Makran sud.
Nous avons appris que Sultan et ses bandes sont dans la région de Kreïé, Kafer et Hebron. Le général divise alors ses forces en trois :
- le 14 septembre, la colonne légère du colonel Calais qui, depuis le 9, parcoure le sud et est actuellement à Oum er Rouman va se porter sur Kreïé - Kafer,
Ce sont les cavaliers druzes du lieutenant Zerkan (1er escadron druze-29ème escadron de Gardes-Mobiles) qui accrochent les bandes de Sultan aux environs de Hebron, et permettent à la colonne Henry de leur livrer combat. L'ennemi, poursuivi par l'aviation, gagne la montagne vers Mayauras - Salé, laissant deux tués sur le terrain et quatre prisonniers entre nos mains.
De notre côté, un officier tué, quelques soldats blessés, sont la rançon de ce succès.
- Le 15, nous faisons étape à Dibine et
- Le 16, les trois colonnes sont réunies à Bosra Eski Cham.
- Le 17 au soir, le général Gamelin, commandant supérieur des troupes du Levant, monsieur Pierre Alype, envoyé extraordinaire du Haut-Commissaire auprès du gouvernement de Damas et du Djebel Druze, accompagnés du lieutenant-colonel Catroux, directeur du service des renseignements du Levant, arrivaient à Bosra pour apporter au général Andréa et à ses troupes les témoignages de leur satisfaction pour l'œuvre accomplie au Djebel Druze.
- Le 18, au matin, le général Gamelin passait en revue les colonnes qui se présentaient d'une façon impeccable, comme si elles n'avaient pas parcouru pendant cinq mois les pistes du Djebel Druze, sans trêve ni repos.
Pour suivre l'avancée de la colonne : voir la conclusion d'Eugène Coustillière