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22 06 1926 - rapport opérations 15-20 juin

Témoignages > Carrière militaire- E. Coustillière-1900-1937
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Une colonne de ronde se met en route à l’Est de Salkhad pour constater le contrôle de la région


Carte du déplacement de la colonne de ronde

Salkhad, le 22 juin 1926
 
Rapport d’opérations - Colonne de ronde Salkhad [Salkhad] – Al Anat [Al Ant] – Imtan [Imtan] – Melah [Mallah] – Orman [Urman] - du 15 juin au 20 juin 1926
 
 
Continuant l’exécution du plan arrêté pour la pacification du Djebel druze, le général Andréa constitue la colonne de ronde à l’effectif de 7 bataillons – 4 escadrons – 1 batterie de 75 – 1 batterie de 65, laissant à Salkhad deux bataillons – 1 batterie de 65 – 1 batterie de 75 et 1 escadron.  
 
Précédée des partisans druzes aux ordres du capitaine Desideri, la colonne se met en route le 15 juin à 5 heures du matin, emportant huit jours de vivres sur ses convois muletiers et chameliers. Les renseignements donnés sur la viabilité des pistes sont bons, mais il est impossible de savoir expressément les dégradations que les Druzes ont pu causer pendant cette longue période de troubles et d’anarchie ; la prudence s’impose, dans ce fief des Atrach, cœur de la révolution.
 
Le chemin suivi est l’ancienne voie romaine que l’on voit, du haut du château de Salkhad, se diriger en droite ligne sur Imtan. Si, du côté de l’Ouest vers Bosra cette route impériale qui reliait Rome à Bassoria, est transformée en chaos de pierres qui la rendent impraticable, même aux mulets, elle est ici utilisable même pour les camions. Deux ou trois passages, à pentes rapides mais courtes, nécessitent quelques précautions, mais dans son ensemble le chemin est très bon.
 
Sur la droite, Tell el Habs, occupé par nous, constitue une puissante protection.

 
Déjà les partisans sont arrivés à Tell el Khedr qui nous cache Imtan.  Une vingtaine de Druzes qui occupent la Kalouet et les ruines qui l’entourent engagent la fusillade.  A leur habitude, en deux fractions, dessinant au galop un mouvement enveloppant, les partisans font tomber la résistance ; 15 hommes gardent le tell, le reste de l’escadron marche sur Imtan d’où, après une courte échauffourée, il déloge une trentaine de cavaliers qui s’enfuient vers le Sud.
 
Pendant ce temps, la colonne puissamment couverte sur son flanc droit par les deux bastions que constituent Tell el Habs et Tell el Khedr, a progressé sans à coup, essuyant quelques coups de fusils tirés à très grand distance par des groupes de cavaliers qui rôdent sur son flanc gauche à hauteur des ruines de Mejdel.
 
Voici Imtan, grand village entièrement abandonné par ses habitants.  L’eau est très abondante dans les trois birkets situés au centre de l’agglomération ; les constructions, plus confortables qu’i l’est habituel d’en rencontrer dans la région, y sont nombreuses. Le pays est riche. A perte de vue s’étendent des champs de céréales à peine blondissantes.
 
 
Des ordres sévères ont été donnés pour que le village soit respecté : c’est ici en effet qu’au début de la révolte le jeune Ali Bey el Atrach a recueilli et sauvé deux aviateurs qu’un accident avait obligé à atterrir. Le général installa son quartier général dans la propriété d’Ali bey : les bandes l’ont saccagée peu avant notre arrivée ; les chiens de la maison, les volailles ont été tués et laissés sur place ; les traces de coups de feu se voient sur les murs. Les grands bâtiments agricoles couverts en tuiles rouges sont pillés, tout est bouleversé.  Le jeune Ali Bey a dû, sous la menace, accompagner Sultan et ses parents, comme l’ont dû faire la veuve et l’enfant adolescent de Nessib Bey, de Salkhad. Ainsi la rage de Sultan et de ses complices s’exerce sur tout ce qui est suspect de comprendre la générosité et la clémence de la France. De gré ou de force, tous les Atrach doivent le suivre ; il compte sans doute, en les compromettant avec lui, obtenir cette amnistie générale et la remise des sanctions que réclame encore Abdulghaffar pour faire sa soumission, comme si la soumission des Atrach était indispensable à la pacification du Djebel druze.
 
C’est que ces bandits féodaux sentent que la partie est perdue pour eux et que le pays comprend dans quel abîme ils l’ont précipité. La fermeté du gouvernement qui les en exilera, la proclamation publique de leur culpabilité, l’obligation au peuple de subir les sanctions méritées par sa révolte à leur appel, c’est la ruine de leur prestige, de leur influence.
 
Dans le Djebel-Sud, nous sommes au centre du mouvement de rébellion. C’est ici que nous la mâterons, coupant la communication avec la Transjordanie, interdisant les ravitaillements en munitions et forçant à fuir dans le désert, sans eau, les populations à qui Sultan avait promis que nous ne viendrions jamais.
 
Toutes ces malheureuses familles de Druzes frustes, aussi crédules qu’ignorants, troupeau suivant des criminels bergers, se sont retirés vers l’Est, où un peu d’eau croupit encore dans les anciennes birkets de villages en ruines, et vers le Sud, à El Anat, dernier point d’eau avant Ksar el Azzak.
 
 
Demain nous irons donc à El Anat [sur la carte ci-dessus désigné par Al Anat].
 

 
Le 16 à l’aube, la marche reprend dans le dispositif habituel ; Dans ce pays les nuits sont nettement froides et la brise du matin fait paraître bien légers les vêtements de toile ; tout à l’heure, elle tempèrera par sa fraîcheur les ardeurs du soleil qui monte à l’horizon.
 
Bientôt Al Anat est occupé. Quelques Druzes y sont restés, des drapeaux blancs flottent sur leurs maisons. Pauvre village autour duquel la terre commence à prendre l’aspect désertique. C’est le village de Salamé Nejem el Atrach, tuteur de Ali Bey el Atrach d’Imtan.
 
La birket est grande, profonde et bien remplie. Les vols de kanga (sortes de perdrix) qui arrivent en masse de Transjordanie, s’y posent en rangs serrés, malgré la présence de la foule des hommes et des animaux qui en occupent les bords.
 
C’est que c’est le dernier point d’eau. Les troupeaux, les familles qui ont fui boivent aux ruines Gharabé (Garra sur la carte) [sur la carte ci-dessus désigné par Al Qara] et Gazmé (Khazzine de la carte) [sur la carte ci-dessus désigné par Khazmah], mais l’eau est peu abondante. A la jumelle, on aperçoit hors de portée de canon de grands troupeaux qui se dirigent vers ces points d’eau.
 
Pendant que la colonne s’installait au bivouac, trois escadrons de cavalerie font une pointe au Sud-Ouest, vers Garra où sont signalés une bande et des bestiaux.  Ils rencontrent en effet la bande, la repousse et ramènent quelques têtes de bétail. Malheureusement un spahi est blessé à mort.
 
Dans l’après-midi du 16, quatorze habitants représentant la totalité du village, sauf les Atrach, viennent apporter la soumission de leurs concitoyens. Ils souscrivent à toutes les conditions qui leur sont imposées et désignent ceux d’entre eux qui accompagneront le général comme otages.
 

 
Le 17 au matin, la colonne détruit par la mine la maison des Atrach et revient à Imtan sans incident. Les partisans ont pris une autre route plus à l’ouest qui les fait passer par Cheniré.


 
Le 18, avant de quitter Imtan, cinq maisons appartenant à Salamé Nejem el Atrach, Youssef El Hassami, Selim Jaber Bou Seid, Selim Bou Ahmar, Ali Hamad, partisans de la révolution et adversaires d’Ali Bey el Atrach, sont détruites par la mine, quelques champs de céréales incendiés.
 
Un détachement léger part à 4 heures du matin pour conduire à Salkhad les corps des deux morts de la veille : le spahi tué et un conducteur qui s’est noyé accidentellement dans le birket d’El Anat.  Sous la protection des troupes qui occupent Tell Khedr et Tell el Habs, il fera sa route sans encombre.
 
A cinq heures la grande colonne se met en route. Les bandes de Sultan ont été signalées dans l’Est, un détachement est chargé de prolonger, dans cette direction, l’action de la flanc-garde de droite et de fixer les bandes s’il le peut pour permettre à la colonne de les détruire.
 
Mais le terrain est extrêmement mauvais.  C’est le Leja aux environs de Mesmyé : la plaine est couverte de moissons mais le sol est rempli de cailloux de laves et de balsate gros comme la tête et répandus sur des milliers d’hectares. La marche de l’infanterie est très pénible, celle de la cavalerie presque impossible. La colonne s’allonge, alors que, fidèles à leur tactique, les Druzes tourbillonnent autour d’elle comme des guêpes mais la fusillent de très loin.
 
Un petit engagement à l’arrière-garde que le groupe d’escadrons soutient et relie à la flanc-garde nous cause quelques blessés. Mais l’ennemi canonné ne gêne point la progression. La manœuvre de l’artillerie par échelons de sections permet la progression du dispositif sans qu’il soit inquiété.
 
Dans le village de Safly el Melah, une bande de cavaliers est chassée à coups de canons et subit des pertes ; elle se retire vers le Nord sur un tell qui est à l’Est de Melah d’où elle est encore délogée et elle fuit cette fois définitivement vers les Nord-Est.
 
Nous apprendrons tout à l’heure que c’était Sultan en personne avec une maigre bande d’une centaine de cavaliers … tout ce qu’il peut réunir aujourd’hui. Il s’est retiré à quelques kilomètres à l’Est du village de El Houaia, dans des ruines où sont sa famille et ses biens, prêt à la fuite en Transjordanie.
 
Depuis longtemps les partisans sont à Melah où nous attendent trente familles chrétiennes et une quinzaine de Druzes des familles Bellan et Ghazalé.
 
 
Nous apprenons que Sultan est passé l’avant-veille au soir, (le 16 juin) et qu’une grande réunion a eu lieu au cours de laquelle la question de la soumission a été discutée.  En payant quelques livres-or aux jeunes gens, en menaçant des pires représailles ceux qui se soumettraient, et surtout en racontant à ces gens crédules les plus sottes histoires sur la cruauté des Français, il a réussi à emmener quelques cavaliers et à effrayer les familles qui étaient disposées à rentrer au village.
 
De la terrasse la plus élevée, nous voyons El Houaia, El Harissé, Kaissama qui, contrairement aux indications de la carte sont sous notre canon.
 
Des émissaires ont apporté la Mezbata de soumission de Kaissama, des gens de El Houaia viennent protester de leurs bonnes intentions, Farès Bou Megdeb, chef des villages de Tlilim, Behem, Abou Zreik, vient faire sa soumission. Quelques fusils sont livrés sur le champ en signe de bonne volonté.
 
Des longues conversations engagées entre tous ces Druzes et le général ressort le sentiment de lassitude, de désir d’ordre et de paix, la gratitude à l’égard de la France dont ils apprécient la miséricorde et aussi la désaffection de ces chefs qui ont attiré sur leurs têtes tant de malheurs.
 
 
Ainsi, à peine arrivés nous constations que, de par sa situation, Melah [sur la carte ci-dessus désigné par Mallah ] était un poste d’action politique important. Dans ces conditions le général Andréa jugea convenable d’y rester un jour de plus, pour pousser le travail politique en même temps que les troupes y prendraient un repos bien gagné, dans d’excellentes conditions, le village étant bien pourvu d’eau, de fourrage et de bois, etc. …
 
Le 19, le capitaine Desideri et l’escadron druze poussait une reconnaissance sur El Houaia qu’il trouvait encore vide et d’où il revenait avec deux notables qui, se trouvant dans le village, étaient venus immédiatement à lui.
 
 
Des habitants du village d’Orman [sur la carte ci-dessus désigné par Urman] viennent avertir que leurs familles réintègreraient le village après le passage de la colonne.
 
Le 20 au matin, la colonne quittait Melah pour Salkhad, par Orman après avoir détruit à la mine les maisons des plus compromis. Quelques familles druzes et chrétiennes se joignirent à elle de crainte des représailles des bandes qui devaient rôder dans le Sud-Est.
 
En effet, l’arrière-garde était à peine sortie du village qu’elle recevait des coups de fusils – à très grande distance – de groupes nombreux remontant du Sud-Est vers Melah.  Quelques volées de coups de canons firent taire cette fusillade et la colonne poursuivit sa route sans difficultés d’aucune sorte jusqu’aux abords d’Orman.
 
La piste, qui était excellente, comme toutes celles de cette région sud, s’engage dans des murettes, devient rocheuse et assez difficile, mais ne cesse jamais d’être praticable aux poids lourds.
 
A droite et à gauche, les murettes s’étendent très loin, se croisent, s’entrecroisent, se multiplient ; la marche des convois et des flancs-gardes y est très pénible, les liaisons très difficiles.
 
 
Tout le monde se regarde avec des airs pleins de sous-entendus, des moues et des clignements d’yeux qui traduisent la même pensée : « si les Druzes nous avaient attendus ce jour-là, quel ouvrage sur le métier ». Il est bien vrai que l’ennemi eut été soumis au feu de l’artillerie de Salkhad, mais il y a tant de murs et de tas de cailloux qu’il en eut fallu des obus pour l’en déloger…
 
Enfin, dans la poussière brûlante, la traversée du village est terminée : à force d’efforts, d’escalades, de brèches faites dans les murettes, voici les convois muletiers et chameliers qui apparaissent au-delà des lisières ouest du village. Le général Andréa arrête sa colonne, les officiers de liaison von cahin-caha dans les éboulis à leurs bataillons et on constate que tout a tout de même bien marché, que les liaisons sont maintenues.
 

 
En avant, vers Salkhad dont la vieille citadelle ruinée semble veiller sur nous.
 
Depuis le matin on devinait les camarades cherchant au bout de leurs jumelles le contour de la colonne, rectangle de « vermicelles » ces échelons, en quinconces, à intervalles et distances variables, en se pliant souplement au terrain encadrant le serpent noir du convoi sur roues, lié à la piste, aux côtés duquel roule, ondoie, à travers champs le convoi muletier alors que les chameaux impassibles et disciplinés comme de vieux soldats marchent en quatre longue colonnes accolées, ondulant à travers la plaine comme de longues couleuvres.
 
Le colonel Pichot-Duclos est venu au-devant du général Andréa, les troupes de Salkhad ont occupé une croupe à quelques kilomètres du village pour faciliter notre arrivée.
 
Chacun regagne son bivouac ; un acte de la soumission du Djebel druze est terminé.
 
De toute chose se dégage un enseignement : si complets qu’aient été les renseignements que nous avions pu recueillir précédemment, il fallait aller sur place pour se rendre compte de l’importance de la région du Sud, du fief des Atrach.  Aussitôt El Anat, Imtan, Melah occupés, on sent le désarroi dans les rangs des adversaires, ce sont leurs places fortes qui tombent successivement, leurs châteaux qui s’écroulent.  Soueida, d’Abdulghaffar ; Oum er Rouman, de Selman ; Anz, d’Hussein Pacha ; Salkhad de Nessib Bey et de Jadallah ; Melah, de Hamand Bey le fou ; Kaissama, de Ali Bey et de Youssef ; El Anat, de Selman Nejem ; Imtan de Ali Bey ; El Houaia, de Farhan Bey ; Orman, de Nejim Bey sont tombés entre nos mains comme Kréié, Aéré, Dibine.
 

 
La farouche famille de hobereaux qui considérait le Djebel comme sa chose, qui avait assuré que nous ne violerons pas ses villages, est en fuite dans les déserts, dans les grottes qui sont ici au sommet de tous les tells.  On sent que c’est la fin.
 
De tous côtés ils clament « tenez bon, ne vous soumettez pas ils vont partir », Rachid Talih qui sent que la fin est proche fait un effort désespéré, avec le concours de certains chefs, qui nous « bluffent ».
 
Il essaie de faire croire à un soulèvement du Makran-Nord. On parle de 1.000 guerriers qui attendent la colonne … qui vont revenir vers Soueida et Damas.
 
Il faut rester dans le Sud ; il faut ne pas être dupe de la manœuvre politique qui veut donner aux Atrach le temps de respirer, aux gens de Transjordanie la possibilité d’envoyer à nouveau dans le Sud subsides, ravitaillements et propagandistes.
 
Il n’y a pas de soulèvement au Nord ; y en aurait-il un, qu’importe ? Le Sud va céder, le Sud cède, et le Sud c’est la citadelle de la révolution syrienne.  Dans sa simplicité, Talal Pacha Amer le dit clairement dans sa lettre au S.R. de Soueida (les chefs du Makran-Nord « troublés » par Rachid Talih demande un délai de dix jours pour délibérer à condition que l’autorité suspende la marche de la colonne dans le Makran-Sud et les bombardements ……) et le naïf répète une deuxième fois la même prière à la fin de sa lettre.
 
Est-ce assez clair ?
 
Il faut rester dans la région de Salkhad, établir la colonne en un point sensible – Melah ou Kaissama – résister aux intrigues, attendre en ne cédant sur aucune des conditions de la soumission et le Djebel succombant, viendra à nous.
 
 
Signé : le chef du S.R. colonne : E. Coustillière


Pour suivre l'avancée de la colonne : voir le rapport suivant - du 30 juin au 4 juillet 1926

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