06 07 1926 - rapport opérations 30 juin 4 juillet
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Carte du déplacement de la colonne du 30 juin au 4 juillet
6 juillet 1926 – Salkhad – Rapport d’opérations du 30 juin au 4 juillet 1926
Les renseignements reçus à la fin du mois de juin confirmaient la présence dans la région située entre Salé et Melah, de groupements rebelles assez importants ayant comme objectif le Djebel druze-Sud, dont l’occupation par les troupes françaises gêne énormément les dirigeants du mouvement révolutionnaire syrien. Ceux-ci y avaient leur poste de commandement avantageusement placé à proximité de la Transjordanie, intermédiaire obligeant entre eux et les comités d’Egypte, conseiller avisé, ravitailleur en munitions de toutes sortes et, à l’occasion, hôte généreux.
De tous temps, le Djebel-Sud, fief des Atrach, a été le foyer des révolutions qui, périodiquement, ébranlent la montagne hauranaise. Il a toujours été le réservoir d’hommes où les Atrach puisaient les guerriers les plus vaillants, les plus attachés à leur cause, dont le loyalisme et l’ardeur fanatiques réchauffaient leur courage chancelant et soutenaient les volontés hésitantes.
Le but des bandes rebelles était de parcourir le Sud, d’y arrêter par la persuasion et au besoin par la violence, le mouvement de soumission en cours et de le soulever à nouveau. Afin d’y parvenir, une manœuvre politique basée sur des bruits très exagérés de soulèvement du Makran-Nord avait été entamée : les villages de ce Makran cessaient en effet les relations avec nous, de petites bandes parcouraient les environs de Soueida, dans l’intention évidente d’attirer les forces mobiles vers le Nord, d’avoir les mains libres dans le Sud et d’exploiter ce déplacement de nos colonnes en le transformant en retraite provoquée par un succès des bandes nationalistes.
Déjà, lors de chacun de nos convois de ravitaillement, le bruit est répandu que nous nous retirons du Hauran.
Le général Andréa, ces conditions étant connues, décida de marcher sur les groupements rebelles signalés aux limites Nord-Est du Makran-Sud, afin de les battre et de parcourir ensuite la zone où leur influence aurait pu s’exercer.
Mais il choisit un itinéraire qui pouvait permettre de remporter, en même temps qu’un succès militaire toujours certain, un succès moral au moins égal en frappant les imaginations.
Partant vers Soueida [sur la carte désigné par As Suwayda] par la route de Kafer [sur la carte désigné par Al Kafr], semblant ainsi faire le jeu de nos adversaires, il prit à hauteur de Hébran [sur la carte désigné par Hibran] la route qui, par Mayamas, va à travers la haute montagne sur Salé [sur la carte désigné par Salah] et bifurque : vers le Nord en traversant le Makran-est, vers le Sud, sur El Houaia, Melah [sur la carte désigné par Malah], Imtan, El Anat et la Transjordanie. Aucune armée, pas même les Turcs lors de leur grande campagne de répression, n’avait jusqu’alors osé s’y aventurer.
Le 30 juin, la colonne : 6 bataillons, 4 escadrons, 2 batteries de 65, une section de 75, un escadron de gardes mobiles, quitte Salkhad par la route de Soueida, emmenant avec elle ses convois muletier et chamelier.
Il fait très chaud. La piste est praticable aux voitures légères. Elle monte doucement par Karès [sur la carte désigné par Karis], Ayn, vers Hébran, à travers des friches qui constituent d’excellents pâturages. Les cultures sont rares et maigres sauf au fond d’une immense cuvette, de belle terre sans pierres qui, au dire des esprits avertis, constitue le fond d’un des cratères principaux qui ont vomis les laves et les basaltes qui couvrent la contrée et sur la périphérie duquel, le Koulib et la montagne de Salkhad constituent des cratères très secondaires.
A quelque distance avant Hébran qu’on aperçoit sur son éperon, au milieu de quelques oliviers et chênes verts, le chemin est coupé par un ruisseau qui vient de Mayamas. Successivement, tous les éléments de la colonne peuvent, sans quitter leur place, s’y rafraîchir et abreuver les animaux car la soif commence à se faire sentir. Auprès de Hébran la pente du chemin s’accentue. Des notables du village, munis de drapeaux blancs et de tricolores attendent le général pour confirmer que leur village est soumis. Ils nous accompagnent jusqu’à la bifurcation de la route qui se détache vers l’Est et qui va nous mener à Salé, et nous racontent que de petites bandes viennent presque journellement inquiéter les villages soumis.
Le cheikh de Kafer et une députation sont parait-il en route pour nous accueillir, mais ils ne joindront que l’arrière-garde.
La colonne fait une conversion à droite et « monte » vers Mayamas. Déjà le 31ème escadron de gardes mobiles occupe le village et les tells le dominant. Le capitaine Desideri rend compte qu’il s’est heurté à 300 rebelles environ, arrivant de l’Est, sans doute avec l’intention de tomber sur notre flanc-garde ou notre arrière-garde si, comme ils le croyaient, nous avions marché sur Soueida. On entend une fusillade lointaine, mais nourrie vers laquelle nous marchons dans la chaleur toujours grandissante.
En arrivant au-dessus de Mayamas, on voit les gardes mobiles alertés derrière les murettes des vergers qui s’étendent sur les hauteurs à l’Est et au Nord-Est du village.
Les tells plus au Nord-Est sont occupés par l’ennemi que quelques coups de canon délogent.
La colonne s’installe au bivouac à 14 heures. L’eau est abondante mais d’un accès difficile.
Vers 15 heures la fusillade cesse, les gardes mobiles ont un blessé léger et une jument tuée. Demain nous apprendrons que l’ennemi en retraite a avoué avoir perdu trente hommes.
Le 1er juillet, la colonne reprend la route de l’Est qui monte par des lacets et des pentes assez raides, jusqu’à un col à partir duquel son profil est bien moins accidenté. Néanmoins, elle reste impraticable aux camions et il ne serait pas prudent d’y engager des A.M.C. .
Toutes précautions ont été prises pour faciliter le débouché du bivouac. De très bonne heure, les gardes mobiles et les spahis ont occupé les tells qui, au Nord et au Sud, dominent la piste. Découragé sans doute par les pertes qu’il a subi la veille, l’ennemi s’est retiré. Nos éléments avancés le retrouveront sur notre flanc droit, mais loin, caché dans les rochers de tells très en dehors de notre route. La marche se poursuit très régulièrement dans l’atmosphère fraîche et légère de la haute montagne, dont l’aspect rappelle certaines régions du Jura.
Des sources coulent sur ce plateau élevé ; l’herbe y est encore verte et c’est un plaisir que de fouler une pelouse en se rappelant la sécheresse de la région parcourue la veille.
Sur notre droite, la fusillade crépite un peu ; l’artillerie canonne un tell d’où elle déloge les tireurs ennemis embusqués dans les rochers. Les gardes mobiles signalent qu’ils occupent Salé complètement désert d’où ils ont délogé une trentaine de bandits qui fuient emportant un mort (identifié plus tard pour être Rachrach Azem de Ahiré).
La colonne s’installe avant midi au bivouac. Le village paraît abandonné depuis longtemps. Au centre, une source aménagée et munie d’un abreuvoir donne une eau excellente, mais son débit est assez faible ; une seconde située à 1.800 m au Nord-Ouest, contribuait à l’alimentation au moyen d’une séguia que les rebelles ont détruite. L’utilisation de ces deux sources permet de donner aux hommes et aux animaux toute l’eau qui leur est nécessaire, mais l’abreuvoir n’est terminé qu’à 20 heures.
Dans la nuit, vers 21 heures, des rebelles, en petit nombre, tirent quelques coups de feu sur la face sud du bivouac et se retire aussitôt.
Au crépuscule étaient arrivés un émissaire apportant une lettre du village de Rouchaidé, et le cheikh de Mouchannaf accompagné de deux notables.
Le 3 juillet à l’aube arrivait le cheikh de Chreihé.
Ces trois villages sont sur le chemin du Nord : nous étions donc attendus dans cette direction.
A la pointe du jour le 3 juillet, le bivouac fut rompu et la colonne s’engagea sur la route de Chaaf [sur la carte désigné par Shaf ] après que des sanctions eurent été prises contre les biens de Nassar, seigneurs de Salé et irréductiblement rebelles. Les gardes mobiles occupèrent sans résistance les tells avoisinant Chaaf, et le village. Seule la population masculine y était présente ; 11 fusils furent remis ainsi que 5 otages.
La colonne poursuivant sa route par une piste excellente atteignit sans difficulté El Harissé où elle bivouaqua.
Peu avant d’y arriver, l’artillerie a canonné avec succès de gros campement situés à l’Est derrière des crêtes, et d’où des coups de feu avaient été tirés sur un avion.
A El Harissé [sur la carte désigné par Al Harisah], les fils de Hamzé Derwich étaient présents ainsi que la majeure partie de la population du village. Leur père et bon nombre de familles étaient encore campés à quelques kilomètres plus à l’Est.
Au Sud, vers El Houaia, les gens étaient occupés à leurs moissons, on voyait à la jumelle de nombreux troupeaux, des campements de bédouins, le paysage avait un aspect tout à fait pacifique.
Néanmoins, comme El Houaia avait fait sa soumission précédemment, n’avait pas encore commencé à en exécuter les clauses, un détachement de gardes mobiles fut envoyé dans cette direction et razzia heureusement un troupeau destiné à garantir le paiement de l’amende.
Peu de temps après l’arrivée, les habitants commençaient à revenir de l’Est en grand nombre pour réoccuper leurs demeures. Les ordres étaient donnés pour tenter de surprendre Hamzé Derwich, campé à quelques kilomètres, quand ce personnage se présenta de son propre gré et se rendit au général Andréa, déclarant s’en remettre à la justice, à la clémence, et à la générosité de la France.
L’événement était important. Hamzé Derwich fut certainement un de nos meilleurs amis et ne passa à la révolution que lorsqu’il crut la partie perdue pour nous et sans doute aussi, lorsqu’il ne put plus résister à l’entraînement du milieu. Il n’en est pas moins vrai que, brave, intelligent, énergique, il devint l’un des chefs les plus en vue de la révolte.
Le 3 juillet, la colonne reprit sa route vers le Sud en emmenant Hamzé Derwich et les principaux notables de El Harissé.
Un peloton de gardes mobiles fut envoyé à Kaissama avec mission d’y prendre des otages et de rejoindre avec eux Melah, le cantonnement du jour. La route passe à El Houaia ; toute la population au grand complet était présente ; Jadallah el Atrach fils de Farhan el Atrach vint à la rencontre du général avec une nombreuse suite. Le village remit au passage 55 fusils et ses notables en otages.
Le cheikh Mellouh el Aneizen des bédouins charafat et deux notables rencontrés à EL Houaia furent emmenés à Salkhad pour y être gardés comme garant de l’obéissance de leur tribu et du versement des cautions demandées à son entrée dans le Mamora[1] druze.
La colonne arrive sans incident à Melah où la population est au complet. Hamad el Atrach est venu au-devant du général avec une suite assez brillante. Ce gros homme à la face violacée est un faible d’esprit sans valeur politique, mais qui a néanmoins été de tendances toujours francophiles.
Bientôt arrive le peloton de gardes mobiles envoyé à Kaissama ramenant avec lui Ali Bey el Atrach et les notables du village.
Melah, qui malgré ses promesses, n’a encore versé ni fusils, ni amendes est invité à le faire. C’est laborieux. Il faut recourir à la menace des plus sévères sanctions et commencer à mettre celles-ci à exécution sur les biens de rebelles encore absents pour le versement commence : 118 fusils sont remis entre nos mains et des otages désignés qui nous accompagneront demain.
Le 4 au matin, la colonne quitte Melah sans incident.
En passant dans Orman repeuplé, elle reçoit 80 fusils, et se fait accompagner des notables garants de l’exécution des clauses de la soumission.
Avant midi, les troupes avaient regagné leur bivouac de Salkhad.
Cette tournée a été très fructueuse en résultats :
Militairement elle a prouvé une fois de plus que nous pouvions aller où nous voulions et passer où personne ne s’était engagé avant nous.
Le bluff de Sultan et de ses acolytes a été démontré : les « milliers » d’hommes recrutés dans le Makran Nord et Est, soi-disant bien armés et bien équipés, n’ont jamais existé que dans les racontars des émissaires agents de service de propagande ennemie. C’est à peine si quelques centaines de bandits ont été vus dans les villages qu’ils voulaient soulever de gré ou de force et on peut évaluer à 500 ceux qui marchant sur la colonne se sont heurtés aux gardes mobiles à Mayamas.
Politiquement, elle a porté un grave coup à l’influence de Sultan et de ses complices. Ceux-ci, en trompant l’Est et le Nord du Djebel, ont pu y provoquer un arrêt du mouvement de soumission qu’ils ont essayé de faire passer pour un nouveau soulèvement ; ceci pour attirer vers le Nord les forces qui mettent le Sud à la raison.
La manœuvre n’a pas réussi ; le seul résultat a été la reprise des bombardements sur des villages qui avaient recommencé à vivre normalement, et la défaite des quelques contingents qui ont pris contact avec nos troupes.
Débarrassés de la menace que faisait peser sur eux ces rassemblements rebelles, les villages du Sud qui ont pu se rendre compte que nos actes sont en concordance avec nos paroles et que les populations tranquilles ne sont pas molestées, ont repris leurs occupations pacifiques et résistent aux sollicitations des meneurs qu’ils ne redoutent plus.
L’effet produit s’étend jusqu’à Soueida, où le fils et le neveu de Mooteb se désolidarisant de celui-ci sont venus faire leur soumission, et où Hail Amer et le cheikh Ahmed el Hadjari sont attendus.
En revanche, nous savons de source certaine que Abdulghaffar, les familles de Sultan, Sayah el Hammoud, Hassan Bey, Naief Bey et bien d’autres sont réfugiés en Transjordanie.
Malgré les rodomontades des nationalistes et les faux bruits répandus par eux, la révolution druze est agonisante ; elle succombe étouffée par l’occupation et la pacification du Makran-Sud qui était son réduit, son donjon.
Au moment où nous écrivons ces lignes, le nombre des fusils rendus, tant à Soueida qu’à Salkhad atteint 2.000 ; le désarmement du Djebel druze que personne n’avait jugé possible jusqu’à présent est en cours d’exécution.
Renseignements divers – à partir de Mayamas, il a fait très frais. A Salé, la nuit a été froide et la marche jusqu’à El Harissé s’est faite par temps froid, très froid même.
A Salkhad, le 6 juillet, il continue à faire suffisamment froid (depuis le 1er juillet) pour qu’on porte avec plaisir les vêtements de drap.
Ciel complètement nuageux, rosée très abondante pendant la nuit.
Druzes réfugiés à El Azrak
Avec leurs familles :
Abdulghaffar PachaSalmy Mejem Atrach
Saleh Tarabey
Aly Melhem
Yahia Hisk
Salah bou Salah
Kassem bou kheir
Saïd Rizk
Hussein Merched
Famille Mouanesse
Jaber el Andari
Les familles de Sultan, Sayah, Hassan Bey, Nayef Bey de Soueida sont également à El Azrak.
Druzes réfugiés en Transjordanie
Youssef Aissani
Salamy Bou Assi
Avec leurs familles :
Merri Hatoum
Hamad Karkout
Mohamed Dabal
Mohamed Barbar (d’après renseignement cette famille serait de retour et réfugiée à telle Cheh.)
Nombre de personnes réfugiées :
A El Azrak – plus de 1.000
En Transjordanie – environ 500.
Signé : le chef du S.R. colonne – E. Coustillière

[1] Mamora : forêt de chênes lièges, selon l’appellation commune au Maroc ?
Pour suivre l'avancée de la colonne : voir le rapport suivant - du 17 au 22 juillet 1926