21 05 1926 - rapport opérations 15-20 mai
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Général
Charles Joseph Edouard Andréa
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Soueida,
le 21 mai 1926 – Rapport de colonne – Soueida – Chaaba – Soueida – du 15 au 20
mai 1926
Poursuivant
l’exécution du plan qu’il a conçu pour la soumission du Djebel druze – la
conquête serait un terme plus exact – le 15 mai, le général Andréa mettait en
route sur Chaaba la colonne dont il prenait lui-même le
commandement.
Elle
comprenait 7 bataillons, 3 escadrons, 1 batterie de 75, 1 batterie de 65 et les
partisans druzes, le tout encadrant un convoi sur chameaux, sur mulets et
arabas[1] l’état des pistes et
leur profil ne permettant pas la circulation de véhicules plus grands.
Le
premier jour, la colonne devait bivouaquer à Selim, village
soumis, après avoir au passage traversé le village soumis d’Atil,
sis à hauteur de Kanaouat où étaient rassemblés, on le savait
depuis plusieurs jours, 200 bandits sous les ordres de Mooteb et Jadallah
Atrach. Entre Atil et Selim,
elle devait trouver sur son front environ 100 guerriers menés par Mahmoud
Izzeddine el Halabi.
Ces
renseignements, confirmés par les événements, avaient inspiré le dispositif de
marche, la protection à droite ayant été étoffée et poussée le plus loin
possible de la piste où roulaient les véhicules, alors que les convois sur bâts
marchaient à l’ouest de celle-ci.
D’autre
part, jusqu’aux environs d’Atil, la colonne pouvait compter sur
l’appui de l’artillerie lourde de la place de Soueida qui
bombardait Kanaouat et les jardins environnants ainsi que sur le
concours d’une aviation très active. Les
événements prouvèrent que toutes ces précautions et tous ces moyens n’étaient
pas superflus.
Le
terrain, en effet, était terriblement difficile. Dès la sortie du camp de Soueida,
particulièrement à l’Est du chemin d’Atil (droite de la colonne),
ce ne sont que murettes et tas de pierres séparant des vergers, des vignes et
des champs de céréales poussant au milieu des rochers.
On
n’y voit pas et la marche y est extrêmement pénible. Néanmoins, le dispositif est pris sans
à-coups, soigneusement contrôlé, vérifié en toutes ses parties, dans ses
liaisons, et la colonne, à 6 heures, se met en marche encadrant le convoi.
Disons
de suite qu’à gauche, le terrain est mauvais aussi, mais bien moins qu’à
droite, il ne se passera rien sur la piste rocheuse qu’il faudra souvent
déblayer car l’ennemi y a accumulé des obstacles en renversant les murettes qui
la bordent, nous allons casser des roues d’arabas de canons et de caissons,
mais nous ne laisserons rien derrière nous.
Pour donner une idée des difficultés de la route, nous dirons seulement
que la colonne, abstraction faite du combat de la flanc-garde qui ne l’a que
peu retardée, a marché à la vitesse d’un peu plus de 1 km à l’heure.
Les
partisans druzes, qui pendant cette colonne montrèrent beaucoup d’allant,
trouvent Atil évacué sauf par quelques habitants qui confirment
la présence de bandes sur le flanc droit de la colonne où sont en effet
échangés quelques coups de feu.
L’aviation fournit le même renseignement, bombarde les jardins et les
boqueteaux qui s’étendent entre Kanaouat et Atil ;
l’artillerie de 120 de Soueida les fouille également.
La
progression de la colonne continue normalement, lentement en raison des
difficultés inouïes du terrain. A
hauteur d’Atil, quatre cultivateurs porteurs d’un drapeau blanc
assurent que le village est soumis, mais sont obligés d’avouer l’absence du
chef, emmené par la bande qui a occupé le village la nuit précédente et obligé
les habitants à travailler à l’obstruction des chemins.
Le
lieutenant Bonnet, commandant les partisans druzes qui précèdent l’avant-garde
d’assez loin, rend compte qu’une crête en face de la colonne est occupée. C’est la bande de Mahmoud Izzeddine el
Halabi : quelques coups de canons, une manœuvre des partisans par l’Ouest
et le chemin redevient libre. Devant le
village de Selim, sur une crête boisée, nous retrouvons les mêmes
adversaires qui ne tiennent pas et s’enfuient dans la montagne à l’Est, sous
les rafales de l’artillerie qui paraissent leur causer des pertes sensibles.
Pendant
ce temps, au moment où la pointe de l’avant-garde approchait de Selim,
une fusillade assez violente ponctuée de coups de canon se faisait entendre en
arrière et à droite.
C’était
la 2ème compagnie de la flanc-garde de droite qui se battait aux
environs d’Atil avec les Druzes de Mooteb et Atrach.
Ceux-ci,
après le passage de l’avant-garde, s’étaient infiltrés dans les jardins, dans
les boqueteaux, allant de roche en roche, de murette en murette, sans être vus,
jusqu’au moment où ils attaquaient à courte distance, une fraction du bataillon
de flanc-garde. Attaque facilement
repoussée avec le concours des unités voisine, épisode bref mais très violent
qui nous coûtait malheureusement une trentaine d’hommes hors de combat, dont un
jeune officier tué.
Selim était occupé par ses habitants
pacifiques qui avaient eu la bande de Mohamed Izzeddine Halabi chez eux la nuit
précédente (ils nous en avaient avertis). La colonne s’y installa au bivouac
dans de bonnes conditions et la nuit fut calme, abstraction faite de quelques
coups de feu de rôdeurs isolés auxquels répondaient les tirailleries de
sentinelles fatiguées.
Le
matériel roulant avait pas mal souffert, mais nous savions que le lendemain la
piste serait meilleure. Le terrain dans
son ensemble changeait complètement d’aspect ; plus de murettes, presque
plus de rochers. La montagne se
rapprochait mais était plus facile à parcourir et surtout ... on y voyait plus
clair.
Le 16
au matin, la colonne se mettait en marche et prenait son dispositif. Le
détachement de couverture aux ordres du colonel Hassiet, recevait bien quelques
coups de feu, mais son décrochage soigneusement préparé et alertement exécuté
se faisait sans difficulté.
Le
mouvement sur Chaaba devait se poursuivre sans à-coups jusqu’aux
abords de la ville. La piste, après Hourdouk que ses habitants
avaient évacué, prend la direction de l’Est, montant sur un col, laissant au
Nord les volcans éteints qui ont vomi le champ de laves du Leja. De longues arêtes rocheuses la bordent à
1.800 m alors qu’au Sud les rochers et les murettes recommencent ;
quelques coups de feu venus de la direction du village de Salakhad
ne retardaient pas la marche de la flanc-garde gauche obligée de faire une
vaste conversion.
L’avant-garde,
aux ordres du lieutenant-colonel Lanzag, était arrêtée au col, attendant la
tournure que prendrait un engagement entre les partisans druzes, le 5ème
escadron du 21ème S.M. et des Druzes embusqués dans des ruines aux
abords immédiats de Chaaba.
Une heureuse intervention de la batterie de 75, constituant une sorte de
préparation, et spahis et partisans rivalisant d’ardeur se précipitent sur
l’ennemi qui prend la fuite. De notre côté, une jument tuée et quelques chevaux
blessés. Chaaba est à nous et la colonne reprend sa marche pour
s’y installer au bivouac.
Le
col franchi, l’aspect du pays change complètement : plus de pierres, plus
de rochers, au-dessus de longues ondulations se dressent des tells arrondis,
couverts comme la plaine de champs bien cultivés. La flanc-garde droite descend
en terrain découvert, articulée et fermée comme pour des manœuvres. Arrêté à la porte aux triples arcades qui est
celle du Sud, devant la splendide avenue romaine dallée qui s’étend jusqu’au
centre de la ville où elle croisait celle qui allait de l’Est à l’Ouest, le
général Andréa regardait arriver ses troupes qui, encore une fois, étaient au
jour et à l’heure dite, là où il avait dit qu’elles seraient.
Fantassins,
cavaliers, artilleurs : français, arabes, sénégalais, malgaches, tous
avaient bonne allure et l’œil clair que donne le sentiment de la victoire. Les partisans druzes, les chameliers
hauranais, chantaient leur mélopée célébrant l’entrée à Chaaba. En outre, on lisait sur le visage des plus
simples l’étonnement devant ces colonnades, témoins de la grandeur romaine,
cette avenue inattendue où peut-être avaient, autrefois, défilé, comme eux, les
légions de quelques proconsuls victorieux comme eux des ancêtres de leurs
ennemis de la veille.
Le
village est complètement évacué. Talal Pacha Amer qui a accompagné la colonne
trouve sa maison en partie pillée comme celle de son cousin Obdi Bey tué à
notre service devant Soueida le 25 avril. Les troupes s’installent au bivouac autour du
village facilement défendable, prêtes à toutes les éventualités.
Les
opérations militaires sont momentanément interrompues : la troupe, oubliant
des efforts et ses fatigues, va, pendant 2 jours se reposer dans un site
agréable où tout lui est favorable : verdure, eau abondante, paille de
couchage ; le soldat a tout ce qu’il faut pour assurer son modeste
confort.
(La
température nous a surpris : nous avons presque froid : l’air est
très vif et il faut, matin et soir, se couvrir avec tout ce que l’on a sous la
main).
Le
résultat politique va-t-il être aussi heureux ? Nos appréhensions sont
vite dissipées. Dès l’après-midi du 16 on aperçoit sur les pistes des groupes
d’hommes porteurs de drapeaux blancs : ce sont des délégués des habitants
de Chaaba qui viennent faire la soumission du village et demander
à y rentrer avec leurs familles ; ce sont de même des habitants d’Oum
es Zeitoun qui viennent se soumettre sans
condition ; c’est Négib Bey Amer avec les gens de Nit, Amra
el Hayat et Taala.
Les
17 et 18 mai, ce sera un défilé ininterrompu de délégations : c’est tout
le Makran-Nord qui vient se soumettre et même certains villages
de l’Est, accourant protester de leurs bonnes intentions.
Un
fait est à remarquer : la plupart du temps, les chefs et les cheikhs qui
se sont compromis avec les bandes ne se présentent pas eux-mêmes mais envoient
un de leurs proches parents. Parfois ils
se sont enfuis ; ce sont alors les moktars, les représentants de la
population laborieuse, des fellahs, qui viennent au gouvernement. Tous demandent la paix, le rétablissement de
l’ordre, la protection contre les fauteurs de troubles.
Ainsi
Chakka, Saouara el Kébiré,
Nemré, Métouné, Souemré, Breiké,
Rhelkhelé, Oum Hartein, Bteiné,
Lahté, Saouara Sghiré, Redeimé,
Hourdouk ont fait leur soumission sans condition. Ces villages s’engagent à ne plus répondre
aux appels des chefs rebelles et à se prêter mutuellement main forte si ceux-ci
voulaient les contraindre par la violence à les recevoir ou à se joindre à eux.
Pour
bien montrer que, si le gouvernement est bienveillant, il n’est pas faible,
sept maisons des principaux meneurs de la révolte à Chaaba sont
détruites par la mine sous les yeux des délégués.
Le 19
au matin, la colonne quitte Chaaba, y laissant un gradé et 10
partisans druzes qui encadreront les habitants dans le cas où il faudrait
résister à une bande et leur rappelleront par leur présence que le gouvernement
régulier est revenu.
En
passant à Hourdouk, dont tous les habitants sont rentrés, elle
détruit par la mine la maison de Haïl Amer, son cheikh, fameux chef de bande en
fuite, et continue son chemin vers Mejdel par Kafer
el Leiha, village soumis dont les habitants sont
sortis et saluent le général à son passage.
Aucun
incident de marche sinon quelques coups de fusils tirés de loin sur la
flanc-garde de droite par les gens de Salakhed, petit village des
Assia, insoumis.
A Mejdel,
la population est présente et occupée à ses travaux. Les cultivateurs ont fait leur soumission,
mais leur cheikh, Fadallah Pacha Honeidi, est en fuite ; les fellahs
supplient qu’on ne leur fasse pas porter le poids de ses responsabilités,
s’engagent à le chasser du village et se disent soumis au gouvernement. Notre intention était de détruire la maison
de Fadallah Pacha, mais sur leur demande un délai est accordé à ses neveux pour
leur permettre d’intervenir auprès de lui afin de l’amener à se présenter à Soueida
et à se soumettre.
Le
20, la colonne reprend le chemin de Soueida, en passant par Mezran
et la grande route. Elle rejoint son
bivouac sans incident, sans un traînard, à une allure de défilé, dans
l’allégresse générale. Physiquement et
moralement, après un mois de campagne dure, les troupes sont superbes, en
pleine forme et capables de fournir tous les efforts que le commandement
pourrait être appelé à demander.
A Soueida,
le travail politique a également porté ses fruits. Des députations sont venues parler de
soumission ; mais ici nous devons nous montrer plus sévères : nous
sommes au foyer de la révolution et nous avons également besoin de toute l’eau
contenue dans les birkets[2]. (voir https://journals.openedition.org/syria/457)
Bien
que la députation soit composée de gens de nos amis, nous sommes intraitables,
les habitants de Soueida n’y rentreront que lorsque l’eau y
coulera abondamment. Elle a coulé le 19 mai, mais a été coupée le 20, sans
doute sur ordre des Atrach. Les gens de Soueida
sont en nombre suffisant pour assurer l’exécution de leurs promesses :
l’accès de leur village leur restera interdit.
Les
soumissions de Nessad, Kafer, Mejeimer,
Affiné sont reçues le 20.
Les
habitants de Ressas, Aéré, déclarent se soumettre,
mais comme leurs chefs ne sont pas là, une pression est exercée sur les fellahs
pour les faire intervenir auprès d’eux et les amener à se présenter au
gouvernement.
De
même pour Hébran, Dama, Ahiré, à qui
des délais sont accordés pendant lesquels l’aviation ne les bombardera pas et
pendant lesquels ils s’efforceront d’amener les Kontar et les Azam à se
soumettre.
Ainsi,
en fait, tout le Nord du Djebel druze est venu à résipiscence et le mouvement
est commencé dans le Sud. C’est le succès complet de la méthode politique
adoptée et strictement suivie depuis notre entrée sur le territoire à
reconquérir.
La
violence à l’égard d’un peuple surexcité et acculé au désespoir ne pouvait que
l’exaspérer davantage, l’encourager à supporter des malheurs toujours plus
grands puisqu’il n’aurait plus rien eu à perdre à accumuler, dans son cœur et
dans son esprit, la haine en rêvant une vengeance éclatante.
Devant
des colonnes cherchant des actions militaires, un ennemi insaisissable eut fait
le vide jusqu’au jour où il nous eut pris en faute pour nous infliger des
pertes cruelles ; brûler des maisons ou des villages, n’est-ce pas plutôt
une manifestation de notre impuissance contre les hommes que l’affirmation de
notre supériorité militaire ou morale ?
La
politique de bienveillance et de fermeté que nous avons appliquée répond aux
déclarations contenues dans nos proclamations et dans celles de monsieur le
Haut-commissaire « la France ne fait pas la guerre au peuple druze. Elle entend chasser les fauteurs de troubles,
rétablir l’ordre et ramener la paix et la prospérité dans le pays. »
Elle
a pu ne pas être comprise par tout le monde ; les résultats sont là pour
prouver son excellence. Moins d’un mois
après notre arrivée à Soueida, une grande partie du Djebel druze
a fait sa soumission, est retournée en paix à ses travaux des champs et ne
demande plus au gouvernement que d’être assez forts pour ramener le calme et
mettre à la raison les fauteurs de troubles.
La
soumission du reste du pays suivra aussitôt que nous nous présenterons. En Orient, tout est long, la temporisation
est le sang ; chacun attend des lendemains qui apporteraient peut-être une
situation meilleure mais chacun s’incline quand les temps paraissent révolus.
N’oublions
pas que le Djebel druze n’a jamais rêvé d’une mansuétude pareille à celle de la
France. Les révoltes précédentes avaient
été noyées dans des flots de sang. A
notre approche les Druzes avaient peur ; il faut les rassurer, les
apprivoiser pour les reconquérir. Ce
peuple n’est pas sot, il comprendra peut-être qui, de nous ou de ses chefs, l’a
trompé. Mais ce qui est certain, c’est
que des deux méthodes applicables – la nôtre, modérée, souple et prudente et
l’autre violente, rigide et brutale, – c’est que de la première naîtra, peut-être
une certaine reconnaissance, tandis que la seconde enfanterait sûrement une
haine farouche que rien, jamais, ne pourrait arrêter.
Signé :
Le chef du S.R. colonne E. Coustillière

[1]
araba : sorte de voiture légère utilisée essentiellement
dans les pays du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord pour transporter les
personnes (surtout les femmes) et les bagages :
[2]
birket : systèmes d’adduction généralement fondés sur la dérivation des
rivières temporaires
Pour suivre l'avancée de la colonne : voir le rapport suivant - du 1er au 4 juin 1926