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Site de Jean-François Coustillière
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21 05 1926 - rapport opérations 15-20 mai

Témoignages > Carrière militaire- E. Coustillière-1900-1937
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Origine : https://images.app.goo.gl
Général Charles Joseph Edouard Andréa
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Soueida, le 21 mai 1926 – Rapport de colonne – Soueida – Chaaba – Soueida – du 15 au 20 mai 1926
Poursuivant l’exécution du plan qu’il a conçu pour la soumission du Djebel druze – la conquête serait un terme plus exact – le 15 mai, le général Andréa mettait en route sur Chaaba la colonne dont il prenait lui-même le commandement.

Elle comprenait 7 bataillons, 3 escadrons, 1 batterie de 75, 1 batterie de 65 et les partisans druzes, le tout encadrant un convoi sur chameaux, sur mulets et arabas[1] l’état des pistes et leur profil ne permettant pas la circulation de véhicules plus grands.
Le premier jour, la colonne devait bivouaquer à Selim, village soumis, après avoir au passage traversé le village soumis d’Atil, sis à hauteur de Kanaouat où étaient rassemblés, on le savait depuis plusieurs jours, 200 bandits sous les ordres de Mooteb et Jadallah Atrach.  Entre Atil et Selim, elle devait trouver sur son front environ 100 guerriers menés par Mahmoud Izzeddine el Halabi.
Ces renseignements, confirmés par les événements, avaient inspiré le dispositif de marche, la protection à droite ayant été étoffée et poussée le plus loin possible de la piste où roulaient les véhicules, alors que les convois sur bâts marchaient à l’ouest de celle-ci.
D’autre part, jusqu’aux environs d’Atil, la colonne pouvait compter sur l’appui de l’artillerie lourde de la place de Soueida qui bombardait Kanaouat et les jardins environnants ainsi que sur le concours d’une aviation très active.  Les événements prouvèrent que toutes ces précautions et tous ces moyens n’étaient pas superflus.
Le terrain, en effet, était terriblement difficile. Dès la sortie du camp de Soueida, particulièrement à l’Est du chemin d’Atil (droite de la colonne), ce ne sont que murettes et tas de pierres séparant des vergers, des vignes et des champs de céréales poussant au milieu des rochers.
On n’y voit pas et la marche y est extrêmement pénible.  Néanmoins, le dispositif est pris sans à-coups, soigneusement contrôlé, vérifié en toutes ses parties, dans ses liaisons, et la colonne, à 6 heures, se met en marche encadrant le convoi.
Disons de suite qu’à gauche, le terrain est mauvais aussi, mais bien moins qu’à droite, il ne se passera rien sur la piste rocheuse qu’il faudra souvent déblayer car l’ennemi y a accumulé des obstacles en renversant les murettes qui la bordent, nous allons casser des roues d’arabas de canons et de caissons, mais nous ne laisserons rien derrière nous. Pour donner une idée des difficultés de la route, nous dirons seulement que la colonne, abstraction faite du combat de la flanc-garde qui ne l’a que peu retardée, a marché à la vitesse d’un peu plus de 1 km à l’heure.
Les partisans druzes, qui pendant cette colonne montrèrent beaucoup d’allant, trouvent Atil évacué sauf par quelques habitants qui confirment la présence de bandes sur le flanc droit de la colonne où sont en effet échangés quelques coups de feu. L’aviation fournit le même renseignement, bombarde les jardins et les boqueteaux qui s’étendent entre Kanaouat et Atil ; l’artillerie de 120 de Soueida les fouille également.
La progression de la colonne continue normalement, lentement en raison des difficultés inouïes du terrain.  A hauteur d’Atil, quatre cultivateurs porteurs d’un drapeau blanc assurent que le village est soumis, mais sont obligés d’avouer l’absence du chef, emmené par la bande qui a occupé le village la nuit précédente et obligé les habitants à travailler à l’obstruction des chemins.

Le lieutenant Bonnet, commandant les partisans druzes qui précèdent l’avant-garde d’assez loin, rend compte qu’une crête en face de la colonne est occupée.  C’est la bande de Mahmoud Izzeddine el Halabi : quelques coups de canons, une manœuvre des partisans par l’Ouest et le chemin redevient libre.  Devant le village de Selim, sur une crête boisée, nous retrouvons les mêmes adversaires qui ne tiennent pas et s’enfuient dans la montagne à l’Est, sous les rafales de l’artillerie qui paraissent leur causer des pertes sensibles.

Pendant ce temps, au moment où la pointe de l’avant-garde approchait de Selim, une fusillade assez violente ponctuée de coups de canon se faisait entendre en arrière et à droite.
C’était la 2ème compagnie de la flanc-garde de droite qui se battait aux environs d’Atil avec les Druzes de Mooteb et Atrach.
Ceux-ci, après le passage de l’avant-garde, s’étaient infiltrés dans les jardins, dans les boqueteaux, allant de roche en roche, de murette en murette, sans être vus, jusqu’au moment où ils attaquaient à courte distance, une fraction du bataillon de flanc-garde.  Attaque facilement repoussée avec le concours des unités voisine, épisode bref mais très violent qui nous coûtait malheureusement une trentaine d’hommes hors de combat, dont un jeune officier tué.
Selim était occupé par ses habitants pacifiques qui avaient eu la bande de Mohamed Izzeddine Halabi chez eux la nuit précédente (ils nous en avaient avertis). La colonne s’y installa au bivouac dans de bonnes conditions et la nuit fut calme, abstraction faite de quelques coups de feu de rôdeurs isolés auxquels répondaient les tirailleries de sentinelles fatiguées.
Le matériel roulant avait pas mal souffert, mais nous savions que le lendemain la piste serait meilleure.  Le terrain dans son ensemble changeait complètement d’aspect ; plus de murettes, presque plus de rochers.  La montagne se rapprochait mais était plus facile à parcourir et surtout ... on y voyait plus clair.

Le 16 au matin, la colonne se mettait en marche et prenait son dispositif. Le détachement de couverture aux ordres du colonel Hassiet, recevait bien quelques coups de feu, mais son décrochage soigneusement préparé et alertement exécuté se faisait sans difficulté.
Le mouvement sur Chaaba devait se poursuivre sans à-coups jusqu’aux abords de la ville. La piste, après Hourdouk que ses habitants avaient évacué, prend la direction de l’Est, montant sur un col, laissant au Nord les volcans éteints qui ont vomi le champ de laves du Leja.  De longues arêtes rocheuses la bordent à 1.800 m alors qu’au Sud les rochers et les murettes recommencent ; quelques coups de feu venus de la direction du village de Salakhad ne retardaient pas la marche de la flanc-garde gauche obligée de faire une vaste conversion.
L’avant-garde, aux ordres du lieutenant-colonel Lanzag, était arrêtée au col, attendant la tournure que prendrait un engagement entre les partisans druzes, le 5ème escadron du 21ème S.M. et des Druzes embusqués dans des ruines aux abords immédiats de Chaaba. Une heureuse intervention de la batterie de 75, constituant une sorte de préparation, et spahis et partisans rivalisant d’ardeur se précipitent sur l’ennemi qui prend la fuite. De notre côté, une jument tuée et quelques chevaux blessés. Chaaba est à nous et la colonne reprend sa marche pour s’y installer au bivouac.
Le col franchi, l’aspect du pays change complètement : plus de pierres, plus de rochers, au-dessus de longues ondulations se dressent des tells arrondis, couverts comme la plaine de champs bien cultivés. La flanc-garde droite descend en terrain découvert, articulée et fermée comme pour des manœuvres. Arrêté à la porte aux triples arcades qui est celle du Sud, devant la splendide avenue romaine dallée qui s’étend jusqu’au centre de la ville où elle croisait celle qui allait de l’Est à l’Ouest, le général Andréa regardait arriver ses troupes qui, encore une fois, étaient au jour et à l’heure dite, là où il avait dit qu’elles seraient.
Fantassins, cavaliers, artilleurs : français, arabes, sénégalais, malgaches, tous avaient bonne allure et l’œil clair que donne le sentiment de la victoire.  Les partisans druzes, les chameliers hauranais, chantaient leur mélopée célébrant l’entrée à Chaaba.  En outre, on lisait sur le visage des plus simples l’étonnement devant ces colonnades, témoins de la grandeur romaine, cette avenue inattendue où peut-être avaient, autrefois, défilé, comme eux, les légions de quelques proconsuls victorieux comme eux des ancêtres de leurs ennemis de la veille.
Le village est complètement évacué. Talal Pacha Amer qui a accompagné la colonne trouve sa maison en partie pillée comme celle de son cousin Obdi Bey tué à notre service devant Soueida le 25 avril.  Les troupes s’installent au bivouac autour du village facilement défendable, prêtes à toutes les éventualités.
Les opérations militaires sont momentanément interrompues : la troupe, oubliant des efforts et ses fatigues, va, pendant 2 jours se reposer dans un site agréable où tout lui est favorable : verdure, eau abondante, paille de couchage ; le soldat a tout ce qu’il faut pour assurer son modeste confort.
(La température nous a surpris : nous avons presque froid : l’air est très vif et il faut, matin et soir, se couvrir avec tout ce que l’on a sous la main).
Le résultat politique va-t-il être aussi heureux ? Nos appréhensions sont vite dissipées. Dès l’après-midi du 16 on aperçoit sur les pistes des groupes d’hommes porteurs de drapeaux blancs : ce sont des délégués des habitants de Chaaba qui viennent faire la soumission du village et demander à y rentrer avec leurs familles ; ce sont de même des habitants d’Oum es Zeitoun qui viennent se soumettre sans condition ; c’est Négib Bey Amer avec les gens de Nit, Amra el Hayat et Taala.

Les 17 et 18 mai, ce sera un défilé ininterrompu de délégations : c’est tout le Makran-Nord qui vient se soumettre et même certains villages de l’Est, accourant protester de leurs bonnes intentions.
Un fait est à remarquer : la plupart du temps, les chefs et les cheikhs qui se sont compromis avec les bandes ne se présentent pas eux-mêmes mais envoient un de leurs proches parents.  Parfois ils se sont enfuis ; ce sont alors les moktars, les représentants de la population laborieuse, des fellahs, qui viennent au gouvernement.  Tous demandent la paix, le rétablissement de l’ordre, la protection contre les fauteurs de troubles.
Ainsi Chakka, Saouara el Kébiré, Nemré, Métouné, Souemré, Breiké, Rhelkhelé, Oum Hartein, Bteiné, Lahté, Saouara Sghiré, Redeimé, Hourdouk ont fait leur soumission sans condition.  Ces villages s’engagent à ne plus répondre aux appels des chefs rebelles et à se prêter mutuellement main forte si ceux-ci voulaient les contraindre par la violence à les recevoir ou à se joindre à eux.
Pour bien montrer que, si le gouvernement est bienveillant, il n’est pas faible, sept maisons des principaux meneurs de la révolte à Chaaba sont détruites par la mine sous les yeux des délégués.

Le 19 au matin, la colonne quitte Chaaba, y laissant un gradé et 10 partisans druzes qui encadreront les habitants dans le cas où il faudrait résister à une bande et leur rappelleront par leur présence que le gouvernement régulier est revenu.
En passant à Hourdouk, dont tous les habitants sont rentrés, elle détruit par la mine la maison de Haïl Amer, son cheikh, fameux chef de bande en fuite, et continue son chemin vers Mejdel par Kafer el Leiha, village soumis dont les habitants sont sortis et saluent le général à son passage.
Aucun incident de marche sinon quelques coups de fusils tirés de loin sur la flanc-garde de droite par les gens de Salakhed, petit village des Assia, insoumis.
A Mejdel, la population est présente et occupée à ses travaux.  Les cultivateurs ont fait leur soumission, mais leur cheikh, Fadallah Pacha Honeidi, est en fuite ; les fellahs supplient qu’on ne leur fasse pas porter le poids de ses responsabilités, s’engagent à le chasser du village et se disent soumis au gouvernement.  Notre intention était de détruire la maison de Fadallah Pacha, mais sur leur demande un délai est accordé à ses neveux pour leur permettre d’intervenir auprès de lui afin de l’amener à se présenter à Soueida et à se soumettre.
Le 20, la colonne reprend le chemin de Soueida, en passant par Mezran et la grande route.  Elle rejoint son bivouac sans incident, sans un traînard, à une allure de défilé, dans l’allégresse générale.  Physiquement et moralement, après un mois de campagne dure, les troupes sont superbes, en pleine forme et capables de fournir tous les efforts que le commandement pourrait être appelé à demander.
A Soueida, le travail politique a également porté ses fruits.  Des députations sont venues parler de soumission ; mais ici nous devons nous montrer plus sévères : nous sommes au foyer de la révolution et nous avons également besoin de toute l’eau contenue dans les birkets[2]. (voir https://journals.openedition.org/syria/457)
Bien que la députation soit composée de gens de nos amis, nous sommes intraitables, les habitants de Soueida n’y rentreront que lorsque l’eau y coulera abondamment. Elle a coulé le 19 mai, mais a été coupée le 20, sans doute sur ordre des Atrach.  Les gens de Soueida sont en nombre suffisant pour assurer l’exécution de leurs promesses : l’accès de leur village leur restera interdit.

Les soumissions de Nessad, Kafer, Mejeimer, Affiné sont reçues le 20.
Les habitants de Ressas, Aéré, déclarent se soumettre, mais comme leurs chefs ne sont pas là, une pression est exercée sur les fellahs pour les faire intervenir auprès d’eux et les amener à se présenter au gouvernement.
De même pour Hébran, Dama, Ahiré, à qui des délais sont accordés pendant lesquels l’aviation ne les bombardera pas et pendant lesquels ils s’efforceront d’amener les Kontar et les Azam à se soumettre.

Ainsi, en fait, tout le Nord du Djebel druze est venu à résipiscence et le mouvement est commencé dans le Sud. C’est le succès complet de la méthode politique adoptée et strictement suivie depuis notre entrée sur le territoire à reconquérir.
La violence à l’égard d’un peuple surexcité et acculé au désespoir ne pouvait que l’exaspérer davantage, l’encourager à supporter des malheurs toujours plus grands puisqu’il n’aurait plus rien eu à perdre à accumuler, dans son cœur et dans son esprit, la haine en rêvant une vengeance éclatante.
Devant des colonnes cherchant des actions militaires, un ennemi insaisissable eut fait le vide jusqu’au jour où il nous eut pris en faute pour nous infliger des pertes cruelles ; brûler des maisons ou des villages, n’est-ce pas plutôt une manifestation de notre impuissance contre les hommes que l’affirmation de notre supériorité militaire ou morale ?

La politique de bienveillance et de fermeté que nous avons appliquée répond aux déclarations contenues dans nos proclamations et dans celles de monsieur le Haut-commissaire « la France ne fait pas la guerre au peuple druze.  Elle entend chasser les fauteurs de troubles, rétablir l’ordre et ramener la paix et la prospérité dans le pays. »

Elle a pu ne pas être comprise par tout le monde ; les résultats sont là pour prouver son excellence.  Moins d’un mois après notre arrivée à Soueida, une grande partie du Djebel druze a fait sa soumission, est retournée en paix à ses travaux des champs et ne demande plus au gouvernement que d’être assez forts pour ramener le calme et mettre à la raison les fauteurs de troubles.
La soumission du reste du pays suivra aussitôt que nous nous présenterons.  En Orient, tout est long, la temporisation est le sang ; chacun attend des lendemains qui apporteraient peut-être une situation meilleure mais chacun s’incline quand les temps paraissent révolus.
N’oublions pas que le Djebel druze n’a jamais rêvé d’une mansuétude pareille à celle de la France.  Les révoltes précédentes avaient été noyées dans des flots de sang.  A notre approche les Druzes avaient peur ; il faut les rassurer, les apprivoiser pour les reconquérir.  Ce peuple n’est pas sot, il comprendra peut-être qui, de nous ou de ses chefs, l’a trompé.  Mais ce qui est certain, c’est que des deux méthodes applicables – la nôtre, modérée, souple et prudente et l’autre violente, rigide et brutale, – c’est que de la première naîtra, peut-être une certaine reconnaissance, tandis que la seconde enfanterait sûrement une haine farouche que rien, jamais, ne pourrait arrêter.
Signé : Le chef du S.R. colonne E. Coustillière


[1] araba : sorte de voiture légère utilisée essentiellement dans les pays du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord pour transporter les personnes (surtout les femmes) et les bagages :
[2] birket : systèmes d’adduction généralement fondés sur la dérivation des rivières temporaires
Pour suivre l'avancée de la colonne : voir le rapport suivant - du 1er au 4 juin 1926

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