08 08 1926 - rapport opérations 3-7 août
Témoignages > Carrière militaire- E. Coustillière-1900-1937
Rapport d'opérations du 3 au 7 août 1926 dans le Léja
Après avoir constitué les approvisionnements de Salkhad où il laissait une garnison, le général Andréa avait laissé sa colonne principale dans la région Rissas-Kafer dans un repos relatif avant de passer à la dernière série d'opérations qui doivent amener la fin de l'agitation qui persiste encore dans une partie du Djebel druze.
Le 29 juillet il rejoignait Soueida avec son état-major, alors qu'un détachement aux ordres du colonel Massiet allait à Kafer recueillir les restes des victimes de la surprise de juillet 1925.
L'étude des événements qui s'étaient déroulés en son absence, l'examen de la situation politique, la connaissance des intentions de l'ennemi et du sens de sa propagande dans la population l'amenèrent à modifier légèrement ses projets qui étaient primitivement de marcher directement sur le Ouadi Lioua.
Rachid Talih avait en effet reçu des fonds importants grâce auxquels il avait pu acheter la complicité des chefs de second ordre ceux de Leja. Ceux-ci de par la constitution géographique de leur pays qu'ils jugeaient inabordable pour nous, prenaient une importance assez grande. Les populations étaient invitées à mettre en sûreté leurs biens et les personnes dans cette région alors que les guerriers mèneraient contre nous la lutte à outrance.
Avant de se porter sur Ouadi Lioua, il était nécessaire d'éteindre le nouveau foyer de rébellion que Rachid Talih et consorts s'efforçaient d'allumer dans le Leja, en montrant que celui-ci n'était pas interdit à nos colonnes et que nous atteindrions les objectifs qu'il nous plaisait de choisir.
Les opérations demandaient à être montées avec prudence : cette contrée est un champ de lave, c'est un chaos de rochers, de cuvettes , de grottes qui se prêtent admirablement à une guerre de chicanes, d'embuscades; la circulation y est très pénible pour les fantassins et les unités sur bâts, la cavalerie y perd toutes ses qualités de vitesse et d'aptitude à la manoeuvre rapide, tout ce qui est sur roues est indissolublement liés à des pistes peu nombreuses et coupées de passages assez mauvais.
L'eau y est rare.
L'ennemi auquel nous avons à faire s'y trouve au contraire en situation très favorable en raison de sa connaissance du pays, des cheminements, de son habitude d'y stationner, d'y circuler et de la possibilité de s'y disperser rapidement chaque jour pour y vivre et y faire boire.
Quelles que fussent les difficultés, les opérations furent préparées dans tous leurs détails par l'état-major de la colonne. Le secret bien gardé, la fausse nouvelle répandue par le SR que les colonnes allaient marcher sur Chaaba par Sélim, itinéraire suivi au printemps, amenèrent nos adversaires à prendre prématurément leurs dispositifs de combat.
Dès le 31 juillet, nous savions que les bandes de Sultan, Mohammed Tzeddine Halabi, Naïef El Atrach étaient installées au travers de la route de Chaaba, de Kafer El Léha à Kanaouat en passant par Sélim, attendant la colonne pour lui interdire le passage. Tout fut fait pour entretenir les rebelles dans l'idée que nous allions emprunter cet itinéraire.
- Le 3 au matin, la colonne aux ordres du général Andréa, 5 bataillons, une batterie de 75, une batterie et demi de 65, 4 escadrons dont un de gardes mobiles (21 - 29° Lieut. Bonnet) quittait Soueida pour Sejen.
Date et objectif avaient été choisis à dessein : un an juste, auparavant, nous avions subi là un échec retentissant dont les rebelles pouvaient célébrer l'anniversaire. Il importait de les ramener au sentiment de la réalité en leur amenant aux mêmes lieux et aux mêmes heures une colonne puissante et organisée devant laquelle ils éprouvent la vanité de leurs efforts à vaincre la France et sentent s'évanouir l'orgueil de leur victoire due moins à leur valeur qu'à un concours de circonstances malencontreuses.
La route suivie par la colonne est la chaussée de Soueida à Ezrak ; en approchant de Sejen nous la trouvons encombrée de pierres que le détachement du génie enlève rapidement. A gauche c'est la plaine, mais à droite le terrain est rocheux, couvert de tas de pierres (réjoum) et la vue y est plus limitée. La progression se fait normalement, les gardes mobiles occupent rapidement.
Quelles que fussent les difficultés, les opérations furent préparées dans tous leurs détails par l'état- major de la colonne. Le secret bien gardé, la fausse nouvelle répandue par le SR que les colonnes allaient marcher sur Chaaba par Sélim, itinéraire suivi au printemps, amenèrent nos adversaires à prendre prématurément leurs dispositifs de combat.
Pourtant la fusillade commence sur la dernière compagnie de droite de l'arrière-garde. Ce sont des cavaliers ennemis qui se sont portés vers l'ouest. L'artillerie en position à Mezraa rend facile la rupture du combat, nous avons un tué et quelques blessés, au nord de Rimet El Azem , dont les habitants ne prennent pas part aux combats. Dès l'arrivée à Sejen commence la remise des armes, le versement des amendes et la restitution du matériel appartenant à l'armée : arabas, mitrailleuses, plaques de blindage. Vers 17 heures, deux reconnaissances de gardes mobiles sont envoyées à Nejrane et Mejdel afin de dissimuler nos intentions pour le lendemain.
La seconde commandée par le sous-lieutenant Schwob rencontre l'ennemi, le repousse mais a deux blessés dont un mortellement. Disons de suite que ce 29ème escadron, partisans druzes du lieutenant Bonnet, donnera toute satisfaction et n'a rien à envier au 31ème ( capitaine Désidéri à Salkhad) avec qui nous venons de faire colonne dans le Sud. Les pertes que ces soldats subissent du fait de leurs compatriotes, loin de les décourager ou de les émouvoir, semblent surexciter leur courage et dissiper leurs scrupules s'il en avaient.
La patrouille du 3 au 7 août 1926
La nuit est calme ; quelques coups de feu sont tirés de loin sur le camp.
- Le 4 août, celui-ci est levé à 5h00 et la colonne se porte vers le nord, vers Nejrane, emmenant quelques otages qui répondront de la sécurité de nos arrières. La piste suivie est assez bonne, elle a été débarrassée des pierres roulantes et le génie a aménagé les plus mauvais passages. En revanche le terrain dans son ensemble est très mauvais. C'est le Leja qui commence.Presque dès leur sortie du village les gardes mobiles ont été en butte au feu des rebelles embusqués. Ils se battent très courageusement. On les voit escalader les rochers, progresser, leur ardeur est très grande car ils savent toute la colonne derrière eux. Dans la brume matinale, on voit leurs silhouettes estompées courir, s'arrêter, tirer, s'embusquer pour repartir vers le nord-est contre un ennemi qu'on ne voit pas mais dont on entend claquer les Mausers et siffler les balles.
- Le 5 août à 5h00 du matin, la colonne se porte sur Ahiré, centre politique du Leja. Le terrain est encore beaucoup plus bouleversé que celui parcouru la veille, on dirait que la lave vient à peine de se refroidir, à certains endroit, elle semble encore couler. Pourtant, fantassins, cavaliers, mulets et chameaux y circulent prouvant aux Druzes et aux Bédouins qu'avec un adversaire doué de volonté et de prudence, le Leja, réputé inviolable, ne devient plus qu'un asile très précaire. Aucune armée n'est jamais passée là. Les Turcs avaient une garnison à Ahiré, mais leurs colonnes de répression n'osèrent jamais s'aventurer dans cet enfer de pierres. La piste y serpente comme elle peut, mais est, somme toute, assez bonne et praticable aux autos légères. En deux endroits, nous la trouvons barrées sur de grandes distances par des encombrements de rochers. Elle est jalonnée de tas de pierres en forme de tombeaux, élevés à la mémoire de Druzes assassinés par les Bédouins pillards, sans cesse à l'affût dans ce pays sauvage. Devant nous se dresse le Tell Ammar, au pied duquel est bâti le village d'Ahiré. Merveilleux observatoire, il domine tout le Leja et se voit de toute la partie ouest du Djebel druze. A son sommet, une kouba blanche, quelques arbres, c'est le tombeau de Saïd Ammar, thaumaturge vénéré par les Druzes comme par les Musulmans.
- Le 6 au matin, la colonne reprenait la route du sud. Des groupes ennemis étaient signalés à Médjedel et à Djeida, mais il fallait revenir se ravitailler. Quelques rares coups de fusil furent tirés sur l'arrière garde et les troupes reprirent leur bivouac de Nejrane. où l'après midi le général passa en revue les gardes mobiles druzes, leur remit des croix de guerre et les félicita de leur brillante conduite, en présence des notables et de la population du village.
- Le 7 août la colonne se porta sur Mezraa et y bivouaqua pour se ravitailler et s'y reposer un jour. Pendant la marche quelques coups de feu furent tirés sur l'arrière garde et un spahi fut blessé au bras. L'escadron de gardes mobiles et le service de renseignements s'installèrent à Séjen.
- Le 8 au matin, le lieutenant Bonnet et son escadron partirent en reconnaissance sur Medjel, Kafir Leha et ne rencontrèrent personne devant eux.
Enfin, et surtout, les deux chefs les plus importants du Leja se sont rendus à discrétion et seront éloignés momentanément du Djebel druze.
Ils dégagent la route et forment une flanc-garde fixe derrière laquelle l'avant-garde progresse. Les balles tombent sur la piste, un mulet du génie et un chameau sont tués... Le flanc garde de droite à son tour, entre en ligne, on entend ses mitrailleuses; l'artillerie apporte son concours, l'aviation le sien, on croirait assster à une grande bataille.Trois cents bons guerriers, dans ce terrain impossible, livrent un véritable combat à des forces bien supérieures qui les repoussent sans difficulté, grâce à leur allant mais surtout à leurs capacités manœuvrières. Glissant sur le flanc-garde, les rebelles s'en prennent à l'arrière garde et tiraillent jusqu'à ce que ses derniers éléments se soient installés à leur bivouac sous la protection de l'artillerie. Nos pertes sont minimes, mais un garde mobile, grièvement blessé au ventre, et un spahi mourront le soir à l'ambulance.
L'aviation, toujours si dévouée, a fait ce jour un effort encore plus grand, volant bas pour trouver, bombarder et mitrailler les ennemis embusqués dans les rochers. Certains appareils ont été criblés dans les plans et les moteurs. Les troupes en ont vu un continuer sa mission son capot arraché, un autre son réservoir à essence percé; Vérune est gravement atteint au pied par une balle. Tous ceux là avant de partir, jettent un message expliquant pourquoi ils doivent quitter la bataille, s'excusant, comme de bons soldats blessés, d'être obligés de laisser le reste de la tâche aux camarades !
La population de Nejrane est venue au-devant de la colonne. Hier elle avait des contingents dans les bandes (sans doute aujourd'hui aussi ...) mais le gouvernement vient et se montre fort, on s'incline. C'est l'Orient. N'oublions point cependant que tout à l'heure les quelques amis que nous avons dans le village sont montés à cheval et se sont joints aux gardes mobiles pour chasser les derniers rebelles qui essayaient de résister au nord du village.
Dès l'arrivée, les habitants remettent des fusils et de l'or. Dans la soirée, viennent se présenter des délégations des villages Rimet El Fokhour, Ahiré, qui déclarent que leurs villages sont prêts à accomplir les actes de soumission exigés par le gouvernement. Coup de théâtre : Mohammed Bey Azam, d'Ahiré, âme de la résistance dans la région, vient se rendre sans condition. C'est la preuve que la partie est gagnée pour nous, la capitulation tacite du Léja.
A Nejrane comme à Sejen, des sanctions sont prises contre les biens des individus désignés par leurs compatriotes eux-mêmes comme faisant partie les bandes. La nuit est absolument calme.
La progression se fait très normalement ; quelques coups de feu sont tirés sur l'avant-garde à droite et sur le flanc-garde du même côté. Les gardes mobiles se sont portés rapidement sur Ahiré ; ils signalent qu'une centaine de rebelles en occupent les murettes extérieures. Ils enlèvent au galop le Tell Houmar, (non porté sur la carte, à l'est d'Ahiré) que l'ennemi cherchait à occuper, et d'où il nous aurait certainement beaucoup gênés. Repoussant ensuite les rebelles qui occupent les jardins du village, manoeuvrant et contournant celui-ci par la gauche, ils provoquent la retraite des bandes vers le nord-est, occupent Tell Ammar et couvrent ainsi entièrement le débouché de la colonne qui progresse et s'installe au bivouac sous la protection de ses feux échelonnés de mousquéterie et d'artillerie. La population d'Ahiré est là, au complet et verse immédiatement la plus grande partie de ses fusils. Son concours est demandé pour organiser le puisage de l'eau. Ahiré possède en effet une source excellente et abondante mais elle est à 16 mètres au-dessous du niveau du sol et on y accède que par un plan incliné. Il faut puiser l'eau au seau et la monter à mi-pente dans les auges où un petit nombre seulement d'animaux peuvent boire en même temps. Après bien des efforts et bien des peines tout le monde fut approvisionné et les bêtes burent au moins une fois dans la journée.
Si des colonnes importantes devaient repasser par là, elles devraient nécessairement être munies de moto-pompes.
Dès l'arrivée à Ahiré, des gardes mobiles étaient partis à Dama engager les habitants à faire leur soumission. Dans l'après-midi, se présentait Chabib Koutar, chef de ce village et de plusieurs autres, qui venait se rendre au général Andréa. Dans la soirée les villages de Ouakem et de Khorsor venaient remettre leurs fusils et le montant de leurs amendes, alors que Ahiré complétait le versement de ses armes. Des sanctions furent prises contre les biens des individus absents du village et connus pour être dans les rangs des rebelles.
La nuit s'écoula dans le calme.
C'est la première fois depuis la révolte que des Français se confièrent à la garde exclusive des Druzes et c'est sans appréhension que nous le fîmes. Les habitants de Medjel se présentèrent dans l'après-midi apportant des fusils et une partie de leur amende. La nuit se passa sans incident : les petits postes de gardes mobiles veillèrent avec le plus grand soin : deux coups de feu d'une sentinelle qui crut voir une ombre, des patrouilles partent immédiatement, le village reste calme.
Le flanc gauche de la route de Chaaba est dégagé et c'est sans inquiétude désormais de ce coté que le général Andréa pourra entamer le 9 les opérations décisives qui amèneront à résipiscence du Oudi Lioua et les derniers villages que les Rachid Talihg, Chahbandar etc.. aient encore pu tromper.
Du 3 au 7 août, ont été versés à l'autorité française :
- 804 napoléons.
- 161 fusils
- 7.000 cartouches.
23 partisans dont un chef de la famille de Nasser de Nejrane se sont engagés dans nos rangs.
1 cheval, 6 mulets, 8 arabas, 3 mitrailleuses, 2 caisses de grenades, 2 roues de camion en bon état ont été récupérés.
Signé : le chef du S.R. colonne – E. Coustillière

Pour suivre l'avancée de la colonne : voir le rapport suivant - du 9 au 18 août 1926