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Site de Jean-François Coustillière
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Suite Hama - 3-6 octobre 1925

Témoignages > Carrière militaire- E. Coustillière-1900-1937
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Les événements du 3 au 4 octobre 1925 à Hama avait été annoncés par un notable musulman. Ruchdi Bakri est arrivé de Damas pour cela accompagné d’une vingtaine de personnes. Les notables de la ville avaient évacué préventivement leurs familles.
Les autorités locales sont inquiètes car elles estiment que les Français ne seront pas en mesure de contrer ce soulèvement car il n’est pas possible de s’appuyer sur les gendarmes et la police syriens, peu fiables ou privés de leurs chefs.

Les rebelles veulent s’emparer des armements, des chevaux et du matériel en général pour organiser la rébellion du pays. Il est également prévu le pillage de la banque, du trésor du gouvernement et des maisons françaises.
Hama a été choisie pour débuter le mouvement de rébellion générale car elle est jugée faible, vulnérable du fait de la garnison syrienne et des dispositions géographiques.
Il est demandé des renforts de troupes et d’artillerie, bien sûr non syriennes, notamment pour garder le dépôt de munitions. Un survol quotidien de la ville serait également le bienvenu.
Il existe un besoin important d’informations sur la situation réelle à Damas afin de pouvoir  combattre les fausses nouvelles qui empoisonnent la vie à Hama.
La situation à Hama le 7 octobre est constatée bonne avec les commentaires suivants :
Mouvement clairement révolutionnaire avorté grâce aux dispositions prises dès le début par le commandant Coustillière bien et régulièrement informé. Il a été secondé :
-      Par une résistance active des détachements syriens dans les casernes Brazza et Faidherbe ;
-      Par l’intervention opportune des deux compagnies arrivées durant le combat ;
-      Par la bonne tenue de la compagnie syrienne mais inexistence des gendarmes et police syriennes.
Pertes : tués - 2 cavaliers syriens, blessés - un sous-officier français, un soldat français, quatre soldats syriens - côté insurgés pertes considérables évaluées à plus de 100 morts – Le Sérail, et le bâtiment de la dette publique sont pillés et incendiés.
Il est demandé l’envoi, à Hama, d’un tribunal exceptionnel de Damas qui aura à prononcer des sanctions graves immédiatement nécessaires.
Un des promoteurs du mouvement paraît être le capitaine auxiliaire Faousi, commandant le 2è escadron syrien, passé aux insurgés avec 11 de ses hommes et qui tenterait d’organiser les Bédouins.
Ceci constitue une menace inquiétante. Ils ont pillé et incendié la gare de Kew Keb (20 km de Hama) le 6 octobre. Leur intention serait de démolir le pont du chemin de fer nord station Telbise (28 km de Hama).
Une compagnie est détachée pour garder ce pont.
Sur indication du commandant Coustillière une action est organisée, avec le concours de l’aviation, sur les douars bédouins.



Photo https://www.mideastimage.com/
 
Premiers diplômés en 1924 de l’école militaire de la Légion syrienne à Damas

Les documents qui suivent détaillent ces événements entre le 3 et le 6 octobre 1925

8 octobre 1925 – Rapport du chef du bureau des renseignements au délégué à Damas
Rapport du commandant d’Armes à Hama à général commandant les troupes de la région de Dama.

Au sujet des événements qui se sont déroulés à Hama dans la nuit du 4 au 5 octobre 1925
Depuis le commencement des événements du Djebel Druze, une intense propagande dont le principal moyen était une campagne de fausses nouvelles était faite à Hama par les gens qui s’intitulent « nationalistes » ; elle avait atteint son paroxysme le 26 août et, à cette date, je redoutais des événements graves, émeutes et pillages, les terrains dans lesquels tombait cette semence étant bien préparés par la misère qui est grande cette année. (Voir les bulletins précédents, que je ne puis citer, toutes mes archives ayant disparu dans l’incendie du Sérail).

Le 25 août, l’excitation tombe brusquement et un calme relatif se rétablit dans les esprits.  La tranquillité était complète, le calme parfait et dans la ville et dans le sandjak quand la campagne de fausses nouvelles recommença avec une nouvelle violence.
De Damas à Alep par Hama circulaient des émissaires colportant les bruits les plus extraordinaires en même temps que tracts et conférences « Ahmed Zaki Pacha, Dr. Tabet », et excitaient non le sentiment national mais une véritable xénophobie (référence : bulletin de renseignements de Hama).
Les auteurs de cette propagande sont bien connus, ils composent le « club des Belles Lettres », mais il était matériellement impossible de relever à leur encontre des faits précis de propagande contre la sûreté de l’Etat.
Les autorités locales compétentes, tout en n’ignorant rien de ces choses, ne manifestaient pas à leur égard un très vif sentiment d’énergie, ne pouvant naturellement se résigner à se faire considérer comme moins « patriotes » que les leaders qui n’eussent d’ailleurs pas mieux demandé que d’être arrêtés et éloignés, et élevés ainsi au rang de héros national.
Je suivais ces menées avec la plus grande vigilance et ne pouvais guère lutter contre la campagne de fausses nouvelles n’ayant, moi-même, aucun renseignement précis sur ce qui se passait à Damas.
Je ne saurai trop insister encore à cette occasion sur ce point bien connu dans le pays que Homs et Hama sont les échos de Damas par amour propre, sinon par conviction, et que la nouvelle, même fausse, de mouvements dans la capitale en déclenchera sûrement un dans ces deux villes.
A l’approche du Mouled, les esprits étaient montés à leur paroxysme comme aux plus mauvais jours d’août. Les musulmans organisaient une fête qui ressemblait beaucoup plus à une fête nationale qu’à une fête religieuse : réceptions, promenades de boy-scouts, illuminations et pavoisement.
Dans la nuit parvint la nouvelle que des troubles avaient eu lieu à Homs ; certains personnages essayèrent aussitôt d’en organiser, mais échouèrent (voir bulletins de renseignements) à partir de ce moment je considérais la situation comme très grave et pris des dispositions strictes :
Troupes en cantonnement d’alerte, suppression des permissions de sortir après l’appel, corvées gardées etc.
Toutes les nuits depuis celle du 29 au 30 septembre les fils téléphoniques étaient coupés et la ville isolée.
Le vendredi 2 octobre sentant la situation s’aggraver –bien que la ville et le sandjak fussent parfaitement calmes– je fis loger les officiers avec leur troupe consignés et alertés, et prescrivis le maintien de ces mesures jusqu’à nouvel ordre. Samedi 3 octobre le commissaire de police, le mutessarif me communiquèrent leurs renseignements qui corroboraient les miens, quant aux menées occultes qui devaient provoquer une agitation.  Je prescrivis à tous mes postes de redoubler de vigilance.
Dans la nuit du 3 au 4 un notable musulman très bien informé vint me prévenir qu’un soulèvement était préparé pour dimanche, lundi ou mardi.  La fausse nouvelle était arrivée d’un échec français à Damas : Ruchdi Bey Bakri est venu de Damas accompagné d’un certain nombre de personnes, dit-on, pour organiser et déclencher le mouvement. (A contrôler, je ne connais pas Ruchdi Bakri qui en fait est venu chez sa fille).
Les notables envoient leurs familles hors de la ville, et un certain nombre d’entre eux sont partis ou prêts à partir.  Mon informateur bénévole a été engagé à quitter la ville.
Mon interlocuteur parlait très sérieusement, était très effrayé et m’engageait même à mettre en sûreté les objets précieux si j’en avais, s’attendant au pillage de ma maison.
Je savais que je ne pouvais compter dans un cas semblable sur la police, et très peu sur la gendarmerie.
On me disait les troupes syriennes très travaillées par les musulmans qui estimaient qu’elles ne résisteraient pas.
Samedi soir 3 octobre, on me présentait ainsi le plan d’action : « au jour choisi, mais très proche, tous les fils téléphoniques et télégraphiques seraient coupés pour isoler la ville. Les officiers et les sous-officiers seraient autant que possible arrêtés par surprise et conservés comme otages, tués s’il n’était pas possible de faire autrement ».  Les rebelles voulaient s’emparer des armes, des munitions, des chevaux, etc. et du dépôt des munitions qu’ils connaissaient pour importants, pour s’armer et organiser la rébellion du pays.  Pillage de la banque et du trésor du gouvernement ainsi que des maisons françaises. Hama avait été choisie pour commencer le mouvement de rébellion parce que la garnison est faible, syrienne et la défense rendue difficile par la disposition des lieux.
Je décidais de rappeler la garnison de Skalbié, un peloton et celle de El Hamra.  Le 4 à l’aube j’envoyais l’ordre à Skalbié par une auto.  Je ne pus téléphoner à El Hamra, la ligne étant coupée ainsi que celle de Alep et de Beyrouth, et je renonçais alors à la faire venir : lenteur de mouvement qui risquait de la faire tomber en plein désordre.
Les mesures de sécurité furent resserrées ; la ville avait son aspect habituel. J’avais passé la nuit à rédiger des télégrammes chiffrés (dont je joins la confirmation à la présente à tire documentaire), mais réfléchissant au temps nécessaire pour les transmettre, à la quasi-certitude qu’ils arriveraient indéchiffrables, au temps nécessaire au déchiffrement, je m’abstins de les envoyer, afin aussi de ne pas risquer d’inquiéter inutilement mes chefs par une demande de renforts que j’avais la certitude de leur adresser en temps utile en cas de besoin. (Dès samedi soir, il n’était plus possible d’avoir les renforts avant lundi et je comptais bien tenir 48h).
Je mis alors le capitaine Maitrou (à Homs) au courant de la situation en le priant d’en aviser le haut-commandement et, en cas de rupture de fils, de se mettre en relation avec moi par d’autres moyens.
Vers 11h00, un de mes amis (je donnerai les noms à part) me pria de passer chez lui pour y rencontrer un tiers qui désirait ne pas être vu chez moi.
M’étant rendu à cette invitation, je trouvais un membre d’une des plus importantes familles de la ville qui très ému et après m’avoir déclaré qu’il pensait agir autant dans l’intérêt de son pays que dans celui de la puissance mandataire, me conjurait de prendre son renseignement au sérieux et m’annonça la révolte pour 1 heure et demie à la turque, c’est-à-dire 7 heures du soir.
Je confirmais les ordres que j’avais donnés et recommandais encore plus de vigilance ; rien, absolument rien, ne pouvait être remarqué pendant l’après-midi.  Comme la veille le mutessarif et le commissaire de police étaient d’accord avec moi, je ne pensais pas à leur communiquer ce renseignement que la police et la gendarmerie connaissaient certainement, mais préféraient ignorer pour être absents de leurs postes.  En effet, la police –avec laquelle depuis 24 heures je n’ai pu avoir aucune liaison, pas plus qu’avec la gendarmerie– ne parait pas avoir offert la moindre résistance.  Les gendarmes, sauf un tcherkess, se couchèrent plutôt que de combattre avec les hommes de la garde syrienne. (Deux gendarmes auraient été tués).  Seul, l’aspirant Abdulhaker Tchechakli fit très bien son devoir.
A 7h30 précises, alors que ma maison que j’avais choisie comme PC parce que le réduit est beaucoup trop loin n’était pas encore gardée, une fusillade intense et des cris furieux éclataient au bas de la ville. C’était la première attaque du Sérail.
Peu après, la caserne Faidherbe et surtout Brazza furent attaquées.  Partout la troupe tint bon dans des conditions tout à fait difficiles ; Faidherbe dominée est un nid à balles de même Brazza dominée est trop grande pour les 40 hommes environ qui devaient la défendre.
A Brazza, la foule se précipita vers la porte de la caserne pour l’envahir ; le lieutenant Dervaux fit faire les sommations et, ayant reçu des coups de feu, riposta et ferma la porte.
Après diverses vicissitudes nous vîmes du PC un incendie considérable embraser l’horizon. Le Sérail, mal défendu brûlait. Mal défendu : les officiers de gendarmerie, sauf un aspirant, étaient à leurs domiciles.  Aucun plan de défense n’était préparé ; la porte principale fut rapidement enfoncée et le poste syrien aidé d’un gendarme combattit courageusement jusqu’à épuisement de ses cartouches.  Les civils subirent certainement des pertes sévères ; je connais actuellement 4 tués et un blessé ; mais il y en a sûrement bien davantage. Mais les insurgés étaient passés par un escalier extérieur de la poste qui n’était pas gardé et prirent de dos les défenseurs qui, leurs munitions épuisées, durent prendre la fuite.  Les émeutiers mirent les prisonniers en liberté et incendièrent le Sérail.  Le bureau de renseignements en étant une annexe a été pillé puis brûlé ainsi que le bureau des travaux publics et le bureau des Postes et Télégraphes.  Les caisses ont naturellement été pillées, le S/R a perdu 75 livres-or de cautions bédouines, 100 livres-or de la dia d’un gendarme, quelques livres syriennes de frais de chancellerie (4è trimestre) ; n’ayant pu avoir dans cette vraie guerre de rue aucune relation avec les fonctionnaires, j’ignore le montant des pertes des caisses syriennes. La banque n’a point été inquiétée. Le directeur a passé la nuit du 4 au 5 à faire ses comptes, et l’encaisse a été enlevée par une patrouille commandée par le lieutenant Thoumin et déposée au réduit ; le quartier chrétien n’a pas été attaqué.  Les maisons des sous-officiers non plus que celles des officiers même le logement du commandant d’armes n’ont pas été sérieusement inquiétées ; à mon avis, nous sommes en présence d’une vraie révolution dirigée plus contre le gouvernement syrien que contre les mandataires.
Le 5 au matin, des attaques furieuses eurent lieu d’abord contre la caserne Faidherbe qui se défendait héroïquement (cette caserne est dominée de partout et a un réseau de fils de fer sur ses terrasses).  Toutes les attaques furent repoussées.  L’avion qui devait venir d’Alep avait été retardé par une panne moteur.  Il arriva opportunément et par ses bombes bien placées apporta un appoint sérieux à la défense.
Après leur échec sur Faidherbe, les rebelles se portèrent sur Brazza qui repoussa tous les assauts, l’ennemi incendia alors les souks avoisinants ; mais un heureux hasard (vent du Nord) fit que cet incendie servit la défense plus qu’il ne la gêna.  Néanmoins, les attaques se répétant, la situation devenait grave lorsque les renforts arrivèrent.

La compagnie Maginot (compagnie Blanche) arriva la première.  J’envoyais immédiatement deux sections au pont du chemin de fer de Cazou qui n’avait pu être gardé jusqu’alors.  Une section releva les cavaliers qui gardaient le PC et la 4è section avec les dits-cavaliers reçue mission de dégager Brazza.  Le capitaine s’en acquitta heureusement et en occupant deux maisons qui dominaient la caserne éloigna les assaillants et donna de l’air à la garnison.
Une heure plus tard arrivait la compagnie de Sénégalais.  La section de commandement resta à la garde des équipages près de la gare (point de ravitaillement en eau) et les 3 sections furent dirigées sur Faidherbe qu’elles atteignirent après un petit combat de rue.  Une section attaqua et enleva la crête dominant la caserne à courte distance et s’installa dans une maison qu’elle organisa.
Le capitaine avec ses deux autres sections poussa en avant, occupa la crête au nord-ouest de la caserne, au coucher du soleil le pont du Sérail qui était la principale communication des assaillants étaient sous le feu de la troupe et impraticable.  Le point d’eau, en revanche, était à notre disposition.
Dans la nuit quelques tirailleries à grande distance, sur les postes avancés, le réduit, le PC.
M. Le Délégué du Haut-commissaire auprès de l’Etat, à Damas, était venu très témérairement de Homs à Hama en automobile, se renseigner sur la situation et apporter aux défenseurs le réconfort de sa bienveillante sollicitude.  Il voulait visiter les casernes autour desquelles fument encore les décombres et remercier leurs braves défenseurs. Si flatteuse que dû être sa visite j’estimais de mon devoir de m’y refuser, car les rues n’étaient point sures : des terrasses, des fenêtres partaient encore des coups de feu, M. le Délégué put aller à la gare sans être inquiété : derrière lui un convoi de munitions fut attaqué sur la même route, un colonial fut grièvement blessé et un civil resta sur le carreau… Entre Hama et Homs les automobiles reçurent paraît-il, des coups de fusils.
Le 6 au matin, les tirailleries reprirent ; des coups de feu furent tirés encore sur des militaires allant du réduit à la gare ; mais à 9h00 le silence régnait.  Il ne fut plus troublé.
Les avions vinrent, comme il était convenu, vers la même heure faire un bombardement de représailles sur le quartier Ader encore rempli de rebelles.
Par le train régulier d’Alep, arrivaient le colonel Martin et son groupe de commandement et un groupe de mitrailleuses.
J’entrepris la réorganisation de la police et de la gendarmerie et des administrations, et le retour à la vie normale.
En adressant ce rapport au général commandant les troupes de la région de Damas, je recommande à sa bienveillante sollicitude les demandes de récompenses ci-jointes.  Les affaires de Hama dépassent de beaucoup la répression d’une manifestation ou d’une émeute. Les troupes ont pendant 36 heures livré sans arrêt des combats défensifs qui constituent une belle page de la légion syrienne.  La trahison du capitaine Faouzi (ou Fawzi al-Qawuqji, voir ci-dessous), ambitieux de maigre envergure, ne saurait ternir le loyalisme et le courage de ses cavaliers et des fantassins de la 8è compagnie.  Je suis heureux d’apporter ici en faveur de ces unités un témoignage réconfortant.
Pertes : armée : 2 tués, 5 blessés dont 2 graves
Rebelles : plus de 100 tués, blessés très nombreux mais cachés.

Signé : E. Coustillière




Fawzi al-Qawuqji en 1936 – photo https://en.m.wikipedia.org
Fawzi (1890-1977) né à Tripoli dans une famille turque, suit la formation de l’académie militaire d’Istamboul et sert dans l’armée ottomane durant la guerre 1914-18, il rejoint la Légion syrienne durant le mandat français au Levant après avoir suivi une formation à l’ESM de Saint-Cyr. Durant la révolte de Hama, il déserte et dirige le soulèvement.
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